Page:Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Nisard.djvu/500

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ce qu’il lui faut. Calme et confiant, il aborde le jeune homme, et, donnant à ses paroles un air de sincérité, il lui dit :

(1, 40) « Il est une entreprise plus glorieuse que toutes celles de l’antiquité ; accepte-la, encourage-la. Tu sais comment Phrixus, né du sang dont nous sortons nous-mêmes, échappa aux autels où son père voulait l’immoler. Cependant le farouche Étés, le maître de la Scythie et des rives glacées du Phase, l’assassina (honte au Soleil !) à la table de l’hospitalité, au milieu d’un festin solennel et des convives épouvantés ; doublement ingrat envers sa famille et envers les dieux. La Renommée n’est pas la seule de qui j’ai appris ce forfait ; la victime elle-même, la victime m’apparaît gémissante, quand je cède à peine à un tardif sommeil ; (1, 50) son ombre ensanglantée, celle d’Hellé, divinité des mers, sollicitent incessamment ma vengeance. Si j’avais mes forces d’autrefois, la Colchide serait déjà punie, et l’on verrait ici la tête et les armes de son roi. Mais les ans ont émoussé ma vigueur, et mon fils n’est point encore mûr, ni pour commander, ni pour tenter la mer et les combats. Toi qui as déjà les soucis et les mâles pensées de l’homme, va, noble enfant ; rends à nos temples grecs la toison de Néphélé ; montre-toi digne de cette expédition périlleuse. »

Telles étaient les exhortations ou plutôt les ordres de Pélias. Il se tut ; mais des Cyanées, ces écueils de la mer de Scythie, dont il connaissait trop bien les dangers ; (1, 60) mais du gardien de la toison, ce dragon monstrueux qui darde sa langue aux mille pointes, que la fille d’Étés attire hors de son antre par des enchantements, et nourrit chaque jour d’un miel empoisonné la veille, il n’en dit pas un mot.

Jason a de suite deviné le piège : la toison n’est qu’un prétexte ; c’est sa haine qui le livre à la fureur des mers. Et comment obéir ? quel moyen d’atteindre la Colchide ? Tantôt il voudrait les talonnières de Persée, tantôt l’attelage de dragons que donna Cérès au premier laboureur, (1, 70) à celui qui proscrivit le gland et fit jaillir de la terre les moissons jaunissantes. Que va-t-il faire ? En appeler à un peuple léger qu’aigrit un despotisme sans fin, et aux grands, touchés depuis longtemps du sort d’Éson ? ou bien, sous les auspices de Junon et de la belliqueuse Pallas, obéir, affronter et dompter les vagues ? Que si, triomphant de la mer, il pouvait rendre son nom fameux, ô Gloire ! c’est toi qui enflammes son cœur, toi au front toujours jeune, aux lauriers toujours verts, et qu’il voit, debout sur la rive du Phase, appeler ses jeunes compagnons. Enfin la Religion vient raffermir son âme et fixer ses incertitudes. (1, 80) Il lève pieusement ses mains vers le ciel : « Reine toute-puissante, dit-il, quand Jupiter en courroux épanchait dans les airs de noirs torrents de pluie, si je te portai à travers les flots gonflés de l’Énipée, si je te mis à l’abri du péril, ne pouvant croire que tu fusses une déesse, jusqu’à ce que le tonnerre, signe de la volonté de ton époux, t’ayant rappelée, tu dis-