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[1696] COURTIN. 243

et la distinction encore de paroître devant le roi et partout sans manteau comme les ministres. Pelletier de Souci, frère du ministre, l'usurpa à son exemple depuis que le roi lui eut donné les fortifications , à la mort de M. de Louvois, qui le faisoient aller à Marly , mais seulement cou- cher deux nuits pour ses jours d'y travailler avec le roi.

Pour mieux faire connoître ces deux hommes qui ont tant influé au dehors, surtout Courtin, aux principales affaires, j'en veux rapporter deux aventures de leur vie. Tous deux étoient amis de M. de Chaulnes. Courtin étant intendant en Picardie , M. de Chaulnes lui recommanda fort ses belles terres de Chaulnes, Magny et Picquigny, qui sont d'une grande étendue, et Courtin ne put lui refuser le soulagement qu'il de- mandoit. La tournée faite, M. de Chaulnes fut fort content, et il es- péra que cela continueroit de même; mais Courtin, venu à l'examen de ses impositions, trouva qu'il avoit fort surchargé d'autres élections de ce qu'il avoit ôté aux terres de M. de Chaulnes. Cela alloit loin , le scrupule lui en prit; il n'en fit pas à deux fois, il rendit du sien ce qu'il crut avoir imposé de trop à chaque paroisse par le soulagement qu'il avoit fait à celles de M. de Chaulnes, et quitta l'intendance sans que le roi l'y pût retenir. Le roi avoit tant de confiance en lui pour les affaires de la paix, qu'il le pressa de demeurer plénipotentiaire en con- sentant que Mme de Varangeville sa fille en eût le secret et écrivît tout sous lui , mais il ne put se résoudre au voyage ni au travail. Avec ses yeux sa santé diminuoit. Il avoit été fort galant et avoit passé toute sa vie dans les afTaires et dans le plus grand monde où ilétott fort goûté, et il voulut absolument mettre un intervalle entre la vie et la mort; aussi ne parut-il guère depuis et demeura fort retiré chez lui.

M. d'Harlay , avec une figure de squelette et de spectre, étoit galant aussi. Le chancelier Boucherat, son beau-père, étoit ami intime de M. de Chaulnes, et M. de Chaulnes, au temps de cette aventure, étoit aux couteaux tirés avec M. de Pontchartrain, premier président du par- lement de Rennes : tous deux en Bretagne , et tous deux remuant l'un contre l'autre tout ce qu'ils pouvoient à la cour, à qui auroit le dessus dans leurs prétentions. Pontchartrain étoit aussi fort galant, et il avoit à Paris un commerce de lettres avec une femme avec qui il étoit fort bien, et qui avoit la confiance de tous ces ressorts contre M. de Chaul- nes. Le diable fit qu'Harlay devint amoureux de cette même femme, et qu'elle crut tout accommoder , en ne se rendant pas cruelle au nouvel amant pour mieux servir l'autre. Le chancelier étoit instruit de tout par M. de Chaulnes, il étoit déclaré pour lui contre Pontchartrain. Tout ce qui se tramoit pour l'un contre l'autre se passoit sous les yeux de Boucherat, et fort souvent par son ministère. Il aimoit passionnément Mme d'Harlay. sa fille, et ne cachoit rien à Harlayqui logeoit avec lui. L'amour corrompit ce dernier jusqu'à livrer son ami à sa maîtresse . et à lui rendre compte de tout ce qui se passoit de plus secret contre Poa- chartrain.

Ce manège eut à peine duré deux bu trois mois , qu'il se présenta une" question fort importante pour les deux ennemis, sur laquelle tous les ressorts furent mis en mouvement de part et d'autre. Au plus fort de

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