Page:Mémoires Saint-Simon tome1.djvu/49

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autres, avant de donner l’agrément d’acheter un régiment de cavalerie ou d’infanterie, suivant que chacun s’y étoit destiné. Mon père me mena donc à Versailles où il n’avoit encore pu aller depuis son retour de Blaye, où il avoit pensé mourir. Ma mère l’y étoit allée trouver en poste et l’avoit ramené encore fort mal, en sorte qu’il avoit été jusqu’alors sans avoir pu voir le roi. En lui faisant sa révérence, il me présenta pour être mousquetaire, le jour de Saint-Simon Saint-Jude, à midi et demi, comme il sortoit du conseil.

Sa Majesté lui fit l’honneur de l’embrasser par trois fois, et comme il fut question de moi, le roi, me trouvant petit et l’air délicat, lui dit que j’étois encore bien jeune, sur quoi mon père répondit que je l’en servirois plus longtemps. Là-dessus le roi lui demanda en laquelle des deux compagnies il vouloit me mettre, et mon père choisit la première, à cause de Maupertuis, son ami particulier, qui en étoit capitaine. Outre le soin qu’il s’en promettoit pour moi, il n’ignoroit pas l’attention avec laquelle le roi s’informoit à ces deux capitaines des jeunes gens distingués qui étoient dans leurs compagnies, surtout à Maupertuis, et combien leurs témoignages influoient sur les premières opinions que le roi en prenoit, et dont les conséquences avoient tant de suites. Mon père ne se trompa pas, et j’ai eu lieu d’attribuer aux bons offices de Maupertuis la première bonne opinion que le roi prit de moi.

Ce Maupertuis se disoit de la maison de Melun et le disoit de bonne foi ; car il étoit la vérité et l’honneur et la probité même, et c’est ce qui lui avoit acquis la confiance du roi. Cependant il n’étoit rien moins que Melun, ni reconnu par aucun de cette grande maison. Il étoit arrivé par les degrés ; de maréchal des logis des mousquetaires jusqu’à les commander en chef et à devenir officier général ; son équité, sa bonté, sa valeur lui en avoient acquis l’estime. Les vétilles, les pointillés de toute espèce d’exactitude et de précision, et une vivacité qui d’un rien faisoit un crime, et de la meilleure foi du monde, l’y faisoient moins aimer. C’étoit par là qu’il avoit su plaire au roi qui lui avoit souvent donné des emplois de confiance. Il fut chargé, à la dernière disgrâce de M. de Lauzun, de le conduire à Pignerol, et bien des années après, de l’en ramener à Bourbon deux fois de suite, lorsque l’intérêt de sa liberté et celui de M. du Maine y joignirent Mme de Montespan et cet illustre malheureux, qui y céda les dons immenses de Mademoiselle à M. du Maine pour changer seulement sa prison en exil. L’exactitude de Maupertuis dans tous ces divers temps qu’il fut sous sa garde le mit tellement au désespoir qu’il ne l’a oublié de sa vie. C’étoit d’ailleurs un très-homme de bien, poli, modeste et respectueux.

Trois mois après que je fus mousquetaire, c’est-à-dire en mars de l’année suivante, le roi fut à Compiègne faire la revue de sa maison et de la gendarmerie, et je montai une fois la garde chez le roi. Ce petit voyage donna lieu de parler d’un plus grand. Ma joie en fut extrême ; mais mon père, qui n’y avoit pas compté, se repentit bien de m’avoir cru et me le fit sentir. Ma mère, après un peu de dépit et de bouderie de m’être ainsi enrôlé par mon père malgré elle, ne laissa pas de lui faire entendre raison et de me faire un équipage de trente-cinq chevaux ou