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l'évolution des doctrines

cette théorie, qu'elle exigeait avant tout une supériorité absolue d'effectifs.

D'autres, admettant le même dogme de l'inviolabilité du front, prétendaient rechercher la décision dans les terrains coupés où le feu adverse perd de sa puissance. Ceux-là négligeaient ainsi l'action nécessaire de l'artillerie dans une opération décisive.

D'autres enfin se firent les protagonistes de la doctrine résumée dans la formule : défensive tactique, offensive stratégique. Partant du dogme que toute attaque de front est impossible même avec des forces supérieures, et que l'armement perfectionné favorise celui des deux adversaires qui est sur la défensive, ils considéraient systématiquement comme avantageux de se faire attaquer. Les partisans de cette doctrine acceptaient les risques d'une bataille décisive pour user l'ennemi, sans s'user eux-mêmes. Alors se produirait "l'événement" avec l'aide de la réserve stratégique : mais il ne s'agissait plus ni d'envelopper un flanc, ni de contre-attaquer avec cette réserve, car "des mouvements de ce genre aurait affaire à des troupes de formation de combat, prêtes à se servir de leurs armes". Au contraire, il s'agissait de porter cette réserve sur un point tel que l'ennemi ne puisse en abandonner la possession et qui soit dégarni de troupes. En frappant un grand coup "dans les coulisses qui seront vides de troupes", on pensait voir "s'effondrer chez l'adversaire le moral des chefs et celui du haut commandement surtout".

Ainsi l'étude incomplète des événements de guerre amenait l'élite intellectuelle militaire d'alors à penser que les perfectionnements de l'armement et la puissance du feu avaient à ce point augmenté la puissance de la défensive qu'en face d'elle l'offensive avait perdu toute vertu. On fuyait la bataille, et on recherchait la décision dans une manœuvre.

Ces théories eurent une immense répercussion dans l'armée. Elles favorisaient les instincts secrets de conservation, sapaient gravement les bases mêmes de nos règlements, ébranlaient la confiance des officiers dans leurs chefs. Le mal était grave et profond.