Page:Mérimée - Colomba et autres contes et nouvelles.djvu/18

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Avant que le colonel eût traduit la question en français, le jeune homme répondit en assez bon anglais, quoique avec un accent prononcé :

— Vous savez, mademoiselle, que nul n’est prophète en son pays. Nous autres, compatriotes de Napoléon, nous l’aimons peut-être moins que les Français. Quant à moi, bien que ma famille ait été autrefois l’ennemie de la sienne, je l’aime et l’admire.

— Vous parlez anglais ! s’écria le colonel.

— Fort mal, comme vous pouvez vous en apercevoir.

Bien qu’un peu choquée de son ton dégagé, miss Lydia ne put s’empêcher de rire en pensant à une inimitié personnelle entre un caporal et un empereur. Ce lui fut comme un avant-goût des singularités de la Corse, et elle se promit de noter le trait sur son journal.

— Peut-être avez-vous été prisonnier en Angleterre ? demanda le colonel.

— Non, mon colonel, j’ai appris l’anglais en France, tout jeune, d’un prisonnier de votre nation.

Puis, s’adressant à miss Nevil :

— Matei m’a dit que vous reveniez d’Italie. Vous parlez sans doute le pur toscan, mademoiselle ; vous serez un peu embarrassée, je le crains, pour comprendre notre patois.

— Ma fille entend tous les patois italiens, répondit le colonel ; elle a le don des langues. Ce n’est pas comme moi.

— Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d’une de nos chansons corses ? C’est un berger qui dit à une bergère :

S’entrassi ’ndru paradisu santu, santu,
E nun truvassi a tia, mi n’esciria
[1].

  1. « Si j’entrais dans le paradis saint, saint, et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais. » (Serenata di Zicavo.)