Page:Mérimée - Colomba et autres contes et nouvelles.djvu/21

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tout, elle n’était pas fâchée de savoir ce que c’était qu’un caporal ; son hôte ne lui avait pas déplu, elle commençait même à lui trouver un certain je ne sais quoi aristocratique ; seulement il avait l’air trop franc et trop gai pour un héros de roman.

— Lieutenant della Rebbia, dit le colonel en le saluant à la manière anglaise, un verre de vin de Madère à la main, j’ai vu en Espagne, beaucoup de vos compatriotes : c’était de la fameuse infanterie en tirailleurs.

— Oui, beaucoup sont restés en Espagne, dit le jeune lieutenant d’un air sérieux.

— Je n’oublierai jamais la conduite d’un bataillon corse à la bataille de Vittoria, poursuivit le colonel. Il doit m’en souvenir, ajouta-t-il en se frottant la poitrine. Toute la journée ils avaient été en tirailleurs dans les jardins, derrière les haies, et nous avaient tué je ne sais combien d’hommes et de chevaux. La retraite décidée, ils se rallièrent et se mirent à filer à grand train. En plaine, nous espérions prendre notre revanche, mais mes drôles… excusez, lieutenant, — ces braves gens, dis-je, s’étaient formés en carré, et il n’y avait pas moyen de les rompre. Au milieu du carré, je crois le voir encore, il y avait un officier monté sur un petit cheval noir ; il se tenait à côté de l’aigle, fumant son cigare comme s’il eût été au café. Parfois, comme pour nous braver, leur musique nous jouait des fanfares… Je lance sur eux mes deux premiers escadrons… Bah ! au lieu de mordre sur le front du carré, voilà mes dragons qui passent à côté, puis font demi-tour, et reviennent fort en désordre et plus d’un cheval sans maître… et toujours la diable de musique ! Quand la fumée qui enveloppait le bataillon se dissipa, je revis l’officier à côté de l’aigle, fumant encore son cigare. Enragé, je me mis moi-même à la tête d’une dernière charge. Leurs fusils, crassés à force de tirer, ne partaient plus, mais les soldats étaient formés sur six rangs, la baïonnette