Page:Méry - Les Nuits d'Orient, contes nocturnes, 1854.djvu/48

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l’éléphant ils sont aveuglés des brouillards de la Tamise, ils veulent ouvrir les yeux dans les rayons du Gange ; et si le rempart du Mysore s’écroule, tous leurs beaux rêves seront réalisés, et ils laisseront les Russes se morfondre avec les ours blancs, dans les glacières de la Néva.

— Par malheur pour les Anglais, dit Lamanon, nous avons pris Saint-Jean-d’Acre.

— Et par bonheur pour nous, poursuivit le corsaire Honoré Lefebvre ; si vous n’eussiez pas pris Saint-Jean-d’Acre, nous étions perdus pour jamais, nous, dans l’Inde.

— Je t’apprends, dit Lamanon d’un ton comiquement fier, que c’est moi qui ai fait prendre Saint-Jean-d’Acre.

— C’est vrai c’est vrai dirent plusieurs voix de soldats auditeurs.

— Comment ! c’est toi s’écria Lefebvre en levant les bras.

— Le général Bonaparte m’a prouvé mathématiquement que c’était moi, et je n’ai pas voulu le contrarier.

— Et quel grade avais-tu avant la prise de Saint-Jean-d’Acre ? demanda Lefebvre.

— J’étais sergent.

— Et tu n’es pas officier ! Il n’y a donc pas eu de promotion ?

— Écoute, Lefebvre, dit Lamanon ; le général Bonaparte m’a demande de choisir ma récompense… Tu sauras que dans notre famille Lamanon, rue Perpignan, à Paris, nous sommes tous professeurs de mathématiques, de père en fils, depuis deux siècles… Or, j’ai tout de suite fait un calcul de proportion ; si j’ai un peu pris Saint-Jean-d’Acre, me suis-je dit, comme ils le soutiennent tous, cela mérite une récompense solide ; cela vaut mieux qu’une épaulette. Une ville