Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/293

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tion sociale. Ses articles dans le Figaro avaient été lus autour de moi avec intérêt, mais l’écrivain ne me parut pas sympathique. Son premier mot, évidemment déplacé, fut pour traiter Kropotkine de « vieux gâteux », pauvre Kropotkine ! était-ce bien la peine d’avoir donné ta liberté, ta fortune, ta science et ta santé pour t’entendre traiter ainsi par un jeune écrivain gonflé de quelques succès !

Le journaliste, je dois le dire, était sur le coup du désappointement. Après avoir feuilleté en hâte quelques pages de la Conquête du Pain, dernier ouvrage du philosophe russe, pour connaître au moins quelque chose de lui, il avait pris le chemin d’Acton, où réside le continuateur de Proud’hon et de Bakounine. Une dame brune, d’une trentaine d’années, à l’aspect sérieux et décidé, ouvrit au coup de marteau. « Je viens pour interviewer le prince Kropotkine », lui dit délibérément le visiteur. « Le prince Kropotkine ne veut pas se faire interviewer », répondit sur le même ton la femme de notre ami, car c’était elle. Et, malgré les représentations du journaliste, elle lui ferma la porte au nez.

Semblable mésaventure avait rendu M. Huret très cassant, presque impertinent : après avoir traité Kropotkine de vieux gâteux il décrocha à l’adresse de Malatesta une épithète aigre-douce. Naturellement, je m’empoignai avec cet appréciateur sévère qui ne pouvait faire moins que me considérer comme le dernier des imbéciles et, ma foi, ce fut juste si la conversation ne dégénéra pas en mangeage de nez.

Remâchant les rengaines bourgeoises, mon interlocuteur me demanda ironiquement si nous étendions notre sympathie fraternelle aux voleurs et aux assassins.