Page:Mallarmé - Œuvres complètes, 1951.djvu/1294

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nom puisse se rattacher à un verbe grec signifiant « être en colère ». La vieille nourrice ignorait l’étymologie de son propre nom : Euryclée, comme Euryanasse, Europe et nombre d’autres, est simplement un nom de l’Aurore, qui est nourrice du soleil; et la blessure faite par le sanglier se répète, exactement, dans l’histoire d’Adonis. Le nom d’Au-tolycos, à son tour, comme celui de Lycaon, désigne simplement la clarté, tandis qu’Odyssée est le soleil courroucé qui se cache derrière les nuages épais. Ainsi déguisé, il approche de sa demeure, c’est-à-dire que l’obscurité est plus grande avant le commencement même de sa dernière lutte. Beaucoup, sinon la plupart des noms de cette fable, s’éclairent entre eux ainsi : Odyssée a un chien, Argos (le blanc ou le brillant), l’animal même qui apparaît au côté d’Artémis dans la légende de Procris. Les serviteurs qui aident les prétendants portent des noms tels que Mélantho, le noir, ou les enfants de Dolios, l’obscurité traîtresse; le mot enfin de Télémaque, comme ceux de Téléphos et Téléphasse, représente la lumière dardée au loin de Phoïbos Hecœrgcs. Une fois de plus, il sied de répéter ce que nous apprennent généralement de telles ressemblances : que les phrases représentant les aspects infiniment variés du monde extérieur, fournissaient des matériaux inépuisables avec lesquels on put construire de splendides poëmes. Pour commencer, les poètes homériques travaillèrent, avec un succès merveilleux, sur ces matériaux, qui formeront aussi le cadre des grands poëmes d'autres contrées : ce fait se prouve par les coïncidences étonnantes des mêmes incidents, aussi bien que des noms et des caractères existant entre Z’Iliade et /'Odyssée, le Chant des Nibelungen et /’Épopée perse de Firdusi. Qu’il y ait des faits réels mêlés à des contes de Paris et d'Hélène, d'Achille et d'Odyssée, rien ne peut contredire à cette façon de penser. Nous savons que la plupart des incidents qui appartiennent à ces histoires n'ont jamais pu avoir lieu : nous savons qu'Aphrodite et Athéné ne se sont jamais mêlées à des combats entre les mortels, et que l'armure d'aucun chef achéen n' a jamais été forgée sur l'enclume d'Héphaistos. Mais on peut {dira quelqu’un) écarter tous les événements merveilleux de l'histoire, et entreprendre de narrer une guerre sans Thétis et Hélène, ou Sarpédon et Memnon, ou Xanthos ou Balios ? Soit. Vous aurez alors {comme dans la préface de Thucydide) le récit de quelque chose qui peut avoir eu lieu, mais qu'aucune garantie ne me permet d'envisager comme un fait historique. Les noms et les incidents du mythe appartiennent au beau pays des nuages, où Ilion, comme une vapeur, s'élevait avec ses tours; et c'est peine perdue de chercher en Europe et en Asie, la Phénicie, Ortygie, la Lycie, la Phéacie, Délos, la Trinacrie, l’Arcadie et l'Éthiopie où voyage Hélios dans l'orage et le calme, dans la splendeur et l'assombrissement, le long des mers bleues du ciel.