Page:Maman J. Girardin.pdf/17

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


son œil gauche. Quand son âme de conducteur se trouvait en équilibre parfait, Pichon ouvrait les deux yeux comme tout le monde, et promenait sur les choses, les bêtes et les gens, des regards distraits, bienveillants, un peu hautains peut-être, car il était, comme tous les conducteurs de diligences, pénétré de l'importance de ses fonctions.

Quand il se trouvait particulièrement satisfait de la vie, qu'il avait entendu une grosse plaisanterie tourangelle, décoché un bon mot ou empoché un bon pourboire, il fermait son œil droit, et vous regardait fixement de son œil gauche, où rayonnait une expression de bonhomie et de bonté.

Quand il avait des idées noires, qu'on parlait d'établir un chemin de fer entre Tours et Châteauroux, qu'un voyageur se faisait attendre, que l'administration lui imposait un cheval de mauvaise apparence ou de tempérament vicieux, son œil gauche se fermait d'instinct, son œil droit prenait une expression étrange et brillait d'un éclat presque insupportable.

C'était avec Pichon que les voyageurs réglaient le prix des places à l'arrivée. Quand ils oubliaient le pourboire, Pichon ne s'abaissait jamais jusqu'à le réclamer; mais il regardait son homme, de tout près, avec son demi-œil. Les plus ladres et les plus récalcitrants, sous l'empire d'une sorte de fascination, s'empressaient de mettre la main à la poche. Pichon, sans dire un seul mot de remerciement, fermait subitement l'œil terrible et ouvrait l'œil bienveillant, et les gens s'en allaient, persuadés qu'il les avait cordialement remerciés.

Pichon était originaire de la Silleraye. En sa qualité de Tourangeau, il méprisait profondément les gens du Berry, et ne le leur envoyait pas dire par un commissionnaire, car il était d'une franchise terrible. Aussi à Châteauroux l'appelait-on, par représailles, le Grêlé ou l'Œil et demi; à Tours, on l'appelait amicalement Pichon, et à la Silleraye, monsieur Pichon.

Dans la vie ordinaire, c'était un excellent homme, mais dans l'exercice de ses fonctions il se considérait comme une manière de souverain absolu. Le plus souvent, il écoutait, sans y prendre part, les conversations des voyageurs de l'impériale; mais il se croyait moralement tenu d'intervenir quand ils émettaient des idées fausses sur son attelage, sa voiture ou les pays que l'on traversait. Alors il s'exprimait en courtes sentences, qui avaient quelque chose de la