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Vers le soleil Levant…



La déclaration de guerre nous rappelait en France et mon mari partait au front. Tombé gravement malade après avoir été enseveli par les obus à Verdun, il fut réformé en 1916. Notre situation de fortune et la santé de mon mari ne nous permettaient plus de reprendre l’existence vagabonde que nous avions menée avant la guerre. Le goût de l’argent devenu plus vif à mesure qu’il commençait à nous manquer, me posséda soudain, impérieusement, comme une passion nouvelle. Non pas que je sois devenue avare et que j’aie pris le parti de thésauriser. Je désirais l’argent pour nous donner les satisfactions qu’il procure, pour ne pas mener une existence médiocre et, en réalité, pour la dépenser à pleines mains.

Un jour, par hasard, mon frère me parla d’un Suisse qui se livrait à la fabrication des perles artificielles et qui cherchait à la fois un commanditaire et un local. Des pourparlers ayant abouti à un constat d’association, cette industrie fut pratiquée tout simplement chez moi, dans un grand atelier que j’habitais, avenue Henri-Martin. Pendant plusieurs mois, je déploie une grande activité. Le procédé de mon associé était des plus grossiers. Adorant les perles, je ne voulais fabriquer qu’une belle qualité, afin que notre œuvre soit attirante et séduisante. Bientôt je rompis le contrat qui me liait et je pris le parti de travailler seule, suivant mes goûts.

Un chimiste connu et expérimenté devient alors mon précieux auxiliaire. Nous créons une perle parfaite, d’un orient impeccable. À ce moment-là, mes affaires prirent une envergure fort intéressante, mais la vente presque exclusive à des acheteurs en gros laissait à ces derniers la plus grande marge de bénéfice. Je rencontrais une difficulté qu’il avait fallu surmonter, pour que mon commerce devienne réellement lucratif : l’impossibilité de vendre directement à la clientèle du détail. Un magasin, ouvert à Paris, eût soulevé la honte de toute ma famille qui considère le commerce comme une déchéance. À une seule maison, en un mois, je vendis pour vingt mille francs de perles qui, au détail, auraient produit cinq fois plus.

J’eus vite fait de prendre la résolution d’aller travailler ailleurs, sous un ciel plus lumineux et dans un pays où mes efforts rendraient le maximum.

Mon père venait de mourir et ma mère se montra navrée de ce nouveau projet de départ. J’éprouve un grand chagrin, en pensant aux trop nombreux dissentiments survenus entre ma famille et moi, mais pouvais-je les éviter ?… Mes parents avaient une conception de la vie qui n’est plus compatible avec la lutte très âpre dans laquelle chacun est aujourd’hui mêlé et qui nous oblige à nous défendre de toutes nos forces, pour ne pas être anéantis, ou réduits à la plus lamentable végétation.

Pour ma chère maman, travailler, se livre à une œuvre servile ou à un commerce était incompatible avec nos traditions de famille. Me voir fabriquer des fausse perles, vendre des meubles, entreprendre des décorations d’appartements, lui infligeait une véritable honte. Elle ne me le pardonnait point, mais conservait toujours l’espoir que la lassitude me gagnerait et que nous reviendrions, mon mari et moi, mener une vie digne et monotone dans le giron de la famille. Combien de fois me l’a-t-elle offert…

J’affirmais cependant mon intention irrévocable de partir pour l’Égypte ; il y eut des supplications, mais le sort en était jeté ; rien n’aurait pu me retenir. La passion que m’inspire le soleil avait, de nouveau, envahi tout mon être. Cook prit nos meubles et, en une semaine, tout fut réglé. Ma belle-mère qui nous appelle les « Instantanés », a trouvé le qualificatif le plus juste pour désigner notre couple.

Marseille, la porte d’azur et d’or de l’Orient. Un embarquement dans les brumes du Havre ou sous les averses si fréquents à Bordeaux est souvent triste et maussade, quand on n’a pas l’enthousiasme du voyage dans le cœur. À Marseille, le départ est presque toujours un enchantement.

Jusqu’au quai de la Joliette, où les paquebots en partance engouffrent les passagers et les colis, la ville mène son bruit de fête. Toute ensoleillée, toute parfumée de bouillabaisse, d’épices, d’ail et d’effluves marines, elle vous chante la joie du départ jusqu’à la passerelle de votre bateau. Elle vous donne l’avant-goût des pays vers lesquels vous allez vous envoler, en vous offrant des fruits exotiques, toute la bimbeloterie de l’Orient, les tapis aux tons chauds, les cuivres martelés des lampes et des aiguières, et les indigènes variés de tous les rivages de l’Afrique et de l’Asie. Quand le paquebot majestueux quitte la rade, Marseille lui envoie le dernier baiser de la France et la dernière bénédiction de la Vierge qui la domine. Plus on s’éloigne et plus la ville paraît s’étendre voluptueusement sur son rivage, comme Amphitrite sortie des eaux, pour tordre sa blonde chevelure.

J’attendais, avec une amie qui venait m’aider en Égypte, mon mari parti à la recherche des bagages. C’était l’heure du départ. Bien que nous fussions à la fin d’octobre, le soleil était radieux : debout sur le quai, nous assistions au va-et-vient tumultueux des embarquements.

La cloche avait sonné déjà et la sirène avait fait entendre une dernière fois son appel retentissant. On se préparait à ramener la passerelle ; les retardataires se précipitaient à bord ; des gens se livraient à de ridicules et suprêmes effusions. Cependant, mon mari et nos bagages n’arrivaient pas. L’inquiétude d’un départ manqué me saisit soudain, mais à ce moment même mon mari apparaît. Il est juché sur un camion chargé de nos vingt-cinq malles empilées et il excite le conducteur du geste et de la voix.

Cette arrivée fait sensation ; d’Andurain est pris pour le manager de la tournée théâtrale de Clara Tambour, qui devait voyager, comme nous, sur le « Sphinx ».

Nous étions, enfin, au complet, mon amie, mon mari, mes enfants, deux femmes de chambre ; une véritable famille Fenouillard.

Aussitôt que Marseille eut disparu dans le halo bleu de son rivage et pendant que le ressac du golfe incitait les passagers à prendre la position allongée, j’écrivais, aux deux êtres chers que je laissais, une lettre dont les termes sont restés dans ma mémoire.

« Ma chère Maman, ma chère tante Marguerite, vous savez que je suis en mer, vous savez que mes valises ont trouvé leur place dans ma cabine. Vous savez que je ne me sens plus de joie et qui si je peux la dominer quelques instants, pour m’asseoir à cette table et vous écrire, c’est que malgré cette joie, je ressens au fond de mon cœur le regret de vous avoir causé une grande peine par mon départ et par mes projets de travail. Ah ! si je pouvais vous expliquer, vous faire partager mes idées !… Mais, comme vous me l’avez dit et écrit cent fois, nous ne parlons pas le même langage. Des siècles nous séparent, et c’est le chagrin de ma vie. Si j’aime l’argent, ce n’est pas pour l’enfermer dans une cassette comme les avares… oh ! non… Ne suis-je pas le panier percé de la famille ? Cet argent est une puissance, dont j’ai besoin, parce que j’aime tout ce qui me tente ? Je suis bourrée de désirs et je hais les privations. Alors je vogue, non plus vers l’Algérie et la vie sauvage, non plus vers Rosario, la pampa, le Prodéo ; je vais tout près, à trois jours, à trois pas. Après-demain, nous serons à Alexandrie et cependant, de longtemps, nous ne nous verrons plus. Je ne pouvais plus, non vraiment, je ne pouvais plus piétiner dans la boue de cette avenue Henri-Martin, respirer dans une ouate grise qui me contractait, me mettre aux fenêtres mouillées par les ondées perpétuelles, attendre des semaines qu’une éclaircie se produise dans cet écran lourd qui calfeutre tout Paris, ses avenues, ses hôtels, et ses jardins…

« La décision prise est trop belle pour que je puisse la révoquer. Je me rue vers ce pays doré où nous allons renouer connaissance, le soleil et moi. Ce soleil vivifiant, direct, impérieux, qui plaque sur nous son baiser et sa brûlure, je l’adore et je le désire. Dans cette atmosphère du soleil, la seule où je puisse vivre, je travaillerai pour les Égyptiennes et les riches hivernantes, femmes de luxe qui aiment les bijoux, les parures, les ornements, tout ce qui brille au soleil, comme le soleil, et tout ce qui le fête. Dans quelques années, avec les miens, nous viendrons vous retrouver, pendant les vacances, à Hastingues. D’autres joies, celles du cœur, nous serons alors permises et vous n’aurez plus qu’à nous donner raison d’être partis et revenus.

« Les enfants, Pierre et moi, nous vous aimons de tout notre cœur et vous embrassons avec une infinie tendresse.

Marga. »

Nous avons été bien vite arrivés à Alexandrie. Mais, aussitôt débarqués, un incident désagréable nous était réservé. Nous avions apporté un stock de perles et de bijoux. Mon mari avait signé sans la lire une feuille, présentée par ces drogmans qui vous excèdent au débarquement. Cette feuille déclarait que nous n’avions rien à payer à la douane. Pendant ce temps, je me promenais au milieu des douaniers, facture en mains, pour régler les droits à percevoir, selon les indications de la Chambre de Commerce de Paris. Mais cette administration émit la prétention de tout saisir en nous frappant d’une amende de cent mille francs pour fausse déclaration.

Grâce à l’intervention d’un charmant officier qui avait voyagé avec nous et qui était beau-frère du consul d’Alexandrie, l’affaire s’arrangea : nous fumes loin de payer les cent mille francs réclamés, mais cela coûta quand même fort cher.

Quelques jours plus tard, nous nous installions au Caire dans un immeuble neuf et même inachevé, en face de Groppi.

Je commençais aussitôt mon travail et je rencontrais un plein succès.

J’ai passé deux hivers au Caire et un été à San Stefano. Mon temps était pris par le travail et par les relations mondaines que nous avions nouées, dès notre arrivée en Égypte. Nous avons été reçus dans le monde anglais officiel ou militaire et admis comme membres du Sporting-Club. Les officiers du Royaume-Uni ont même eu la délicate attention d’offrir des chevaux à mon mari, qui prenait plaisir à pratiquer son sport de prédilection.

Les Anglais sont chez eux en Égypte et ce sont des hôtes qui savent recevoir. Dangereux adversaires lorsqu’ils se croient en concurrence avec d’autres peuples et qu’ils utilisent tous les moyens, dans l’intérêt supérieur de leur patrie, ils montrent la plus parfaite correction dès qu’ils ont quitté le champ de bataille économique et politique. Nous avons eu la réputation d’être les gens les plus polis du monde, je ne sais pas si nous méritons toujours cette renommée précieuse, mais il faut reconnaître dans la haute société britannique, une fidélité parfaite à sa tradition d’hospitalité courtoise.

Quand on se trouve à l’étranger, on est particulièrement sensible au bon ou au mauvais accueil. Le gouvernement britannique ne l’ignore point ; il envoie pour le représenter dans les pays soumis à son influence, des fonctionnaires de choix, triés sur le volet. La République française n’a pas toujours le même souci et son prestige n’y gagne pas. La faveur d’être admis au Sporting-Club, alors que les gens qui se livrent au négoce n’y sont pas reçus, suscita beaucoup de commentaires malveillants contre nous dont je n’eus vent que beaucoup plus tard.

On se demande sans doute pourquoi je ne suis restée que deux années en Égypte, alors que mes affaires y réussissaient parfaitement et que j’y menais une existence agréable. Ma passion des voyages et de l’imprévu, ma « bougeotte », comme disait mon mari, entraînèrent encore une fois ma destinée dans d’autres lieux.

Une amie, la baronne B…, que je rencontrais au Sporting et au Shepheard, devait accomplir un voyage en Palestine et en Syrie, avec un officier supérieur anglais de la garnison d’Haïffa. Une dame anglaise avait accepté d’accompagner la baronne B… au cours de cette expédition. Au dernier moment, la dame en question tombait malade et la baronne me pria de la remplacer.

J’acceptais avec enthousiasme ; le contraire eût étonné.

Une amie intime anglophobe, que j’avertis aussitôt de mon prochain départ, me reprocha mes relations trop intimes avec les Britanniques et me déconseilla ce voyage. Elle m’assura que, si je l’accomplissais, j’aurais un dossier constitué contre moi… Cela me fit rire et je haussai les épaules : je n’écoute jamais les pessimistes… Cependant, cette prédiction devait se réaliser.

Après avoir rejoint à Haïffa notre cicérone, le major S…, nous visitâmes la Palestine. Un bain dans la Mer Morte m’a laissé un souvenir assez amusant et curieux. Je ramassai un bouquet de violettes sur le mont des Oliviers et, après dix jours de voyage du plus grand intérêt, revivant à chaque pas l’histoire sainte apprise dans mon enfance, une grave question se posa entre nous. Nous étions à Damas, le congé de l’officier anglais n’était pas loin de se terminer ; irions-nous à Bagdad ou à Palmyre ? S… n’avait plus le temps d’exécuter les deux programmes ; il nous demanda de choisir.

Mon amie opinait pour Bagdad. À part les ruines, vous ne trouverez rien à Palmyre, disait-elle. C’est une oasis habité par un millier d’Arabes, entouré de rares palmiers et fréquenté par les nomades. Mais j’ai choisi Palmyre, le fil de ma destinée m’entraînait dans cette cité ancienne, perdue au milieu des sables, où je devais passer quatre ans de ma vie. C’était écrit. Maktoub, disent les Arabes.

Kariatin, avec ses vergers, est le dernier îlot de verdure sur le chemin de Palmyre. Quand on l’a traversé, on n’a plus devant soi que le désert : une immense étendue, où poussent uniquement, par places, des gouffes clairsemées. Après la brève saison des pluies, il produit une herbe fine toute émaillée de fleurs, qui fait de cette région un immense pâturage temporaire pour les chameaux ou les gazelles. C’est alors un terrain hospitalier aux Bédouins nomades. Mais à la saison où nous étions arrivés, il n’était pas tombé d’eau depuis plusieurs mois : l’herbe et les fleurs avaient depuis longtemps disparu.

Le désert avait son aspect normal, celui que je lui ai vu si souvent depuis lors, mais qui me paraissait nouveau : une immense plaine poussiéreuse, lumineuse, dorée et vide. Mon âme a été, du premier coup, conquise par le désert, car il donne l’impression la plus forte du silence, de la liberté et de l’infini…

Rien n’est venu rompre la monotonie de nos derniers cent kilomètres, qu’une tour byzantine à demi ruinée : Kasr-el-Heir, et, trente kilomètres avant Palmyre, un petit puits flanqué d’un poste turc délabré : Ain-el-Beida.

À notre droite, une longue ligne de montagnes bleues court vers l’est parallèlement à notre piste.

Vers la gauche aussi paraît maintenant une ligne de hauteurs. La dernière partie du trajet se fait entre ces deux chaînes que se rapprochent et bientôt se rejoignent devant nous, barrant l’horizon. Nous les atteignons au point de leur soudure, peu avant le coucher du soleil. Soudain, le paysage a cessé d’être monotone. Au nord, une haute falaise verticale se détache parmi les collines aux formes heurtées. Des plaques de sable miroitent sur les crêtes et, dans les vallons, se creusent des ombres puissantes. Devant nous, dans l’amphithéâtre, se dressent les ruines de plusieurs tours carrées.

Nous nous engageons entre ces bastions et, aussitôt, surgissent d’autres tours inégales, les unes ruinées, réduites à des pans de murs, émergeant des décombres, les autres presque intactes encore, hautes et sévères. Nous suivons la vallée des tours, puis nous nous élevons un peu, vers un petit col. Au point culminant de ce col, c’est l’étonnant spectacle auquel je m’attendais si peu : une vaste étendue de ruines dorées, auxquelles le soleil couchant apporte, dans un air transparent, des couleurs légères et chaudes. Les hauts murs jaunes sombre du sanctuaire de Bêl dominent le groupe serré des maisons basses et grises du village arabe.

La ville antique captive notre regard ; elle présente un enchevêtrement de colonnes, de parois monumentales, que deux mille ans et le soleil du désert ont revêtues d’une patine extraordinaire d’ocre rouillé. La tache vert sombre de l’étroite oasis, sur la montagne la silhouette d’un château qui semble imaginé par Gustave Doré, au-dessous de nous, issue du flanc de la montagne, la source, le filet d’eau auquel l’oasis doit son existence et, au bord de cette eau, des chameaux, des Bédouins accroupis et quelques soldats préparant leur repas du soir. Derrière la source, l’oasis et les ruines qui couvrent une trentaine d’hectares, partout le désert sans limites où ondulent, très loin, quelques lignes de collines. Parmi le sable qui poudroie, nous apercevons à l’horizon une nappe d’eau qui n’est pas un mirage : c’est une lagune d’où Palmyre tire son sel.

Marga d’Andurain.
(À suivre).