Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/168

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heure, qu'elle n'alloit plus à l'ordinaire des dames. Elle se mist à faire ung lict tout de reseul de soye cramoisie, et l'atachoit à la fenestre où elle vouloit demorer seulle; et, quant elle voyoit qu'il n'y avoit personne, elle entretenoit son mary, qui povoient parler si hault que nul ne les eust sceu oyr; et quant il s'approchoit quelcun d'elle, elle toussoit et faisoit signe, par lequel le bastard se povoit bien tost retirer. Ceulx qui faisoient le guet sur eulx tenoient tout certain que l'amityé estoit passée; car elle ne bougeoit d'une chambre où seurement il ne la povoit veoir, pource que l'entrée luy en estoit defendue.

Ung jour, la mere de ce jeune prince fut en la chambre de son filz et se meist à ceste fenestre où estoit ce gros livre; et n'y eut gueres demoré que une des compaignes de Rolandine, qui estoit à celle de leur chambre, salua ceste dame et parla à elle. La dame luy demanda comment se portoit Rolandine; elle luy dist qu'elle la verroit bien, s'il luy plaisoit, et la feyt venir à la fenestre en son couvrechef de nuyct; et, après avoir parlé de sa malladye, se retirerent chascune de son costé. La dame, regardant ce gros livre de la Table ronde, dist au varlet de chambre qui en avoit la garde: "Je m'esbahys comme les jeunes gens perdent le temps à lire tant de follyes!" Le varlet de chambre luy respondit qu'il s'esmerveilloit encores