Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/184

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cueur seul estoit l'amour entier qui autresfois avoit esté departy en deux, elle delibera de le soustenir jusques à la mort de l'un ou de l'autre. Parquoy, la Bonté divine, qui est parfaicte charité et vraye amour eut pitié de sa douleur et regarda sa patience, en sorte que, après peu de jours, le bastard mourut à la poursuicte d'une autre femme. Dont elle, bien advertye de ceulx qui l'avoient veu mectre en terre, envoya suplier son pere, qu'il luy pleust qu'elle parlast à luy. Le pere s'y en alla incontinant, qui jamais depuis sa prison n'avoit parlé à elle; et après avoir bien au long entendu ses justes raisons, en lieu de reprendre et tuer, comme souvent par parolles il la menassoit, la print entre ses bras, et, en pleurant très fort, luy dist: "Ma fille, vous estes plus juste que moy, car s'il y a eu faulte en vostre affaire, j'en suis la principale cause; mais, puis que Dieu l'a ainsy ordonné, je veulx satisfaire au passé." Et, après l'avoir admenée en sa maison, il la traictoit comme sa fille aisnée. Elle fut demandée en mariage par ung gentil homme, du nom et armes de leur maison, qui estoit fort saige et vertueux; et estimoit tant Rolandine, laquelle il frequentoit souvent, qu'il luy donnoit louange de ce dont les autres la blasmoient, congnoissant que sa fin n'avoit este que pour la vertu. Le mariaige fut agreable