Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/230

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je croiray ce que vostre parole ne me peut faire croire ne entendre. »

Elisor, oyant ce cruel commandement, d’un costé doubta qu’elle le vouloit esloingner de sa presence et, de l’autre costé, espérant que la preuve parleroit mieux pour luy que sa parole, accepta son commandement et luy dist :

« Si j’ay vescu sept ans sans nulle espérance, portant ce feu couvert, à ceste heure qu’il est congneu de vous, passeray je ces sept ans en meilleure patience et espérance que je n’ay faict les autres. Mais, madame, en obéissant à vostre commandement, par lequel je suis privé de tout le bien que j’avois en ce monde, quelle espérance me donnez vouz au bout des sept ans de me recongnoistre pour fidèle et loyal serviteur? »

La Royne luy dist, tirant ung anneau de son doigt : « Voilà ung anneau que je vous donne. Couppons le tous deux par la moictié ; j’en garderay l’une et vous l’autre à fin que, si le long temps avoit puissance de m’oster la memoire de vostre visaige, je vous puisse congnoistre par ceste moictié d’anneau semblable à la mienne. »

Elisor print l’anneau et le rompit en deux, et en bailla une moictié à la Royne et retint l’autre, et en prenant congé d’elle, plus mort que ceux qui ont rendu l’ame, s’en alla en son logis donner ordre à son partement, ce qu’il feit en telle sorte