Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/232

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epistre aussi bien faicte qu’il estoit possible. Et, si n’estoit le desir que j’ay de la vous faire entendre, je ne l’eusse jamais osé traduire, vous priant de penser, mes dames, que la grace et le langage castillan est sans comparaison mieulx déclarant ceste passion que ung autre. Si est ce que la substance en est telle:

Le temps m’a faict, par sa force et puissance,
Avoir d’amour parfaicte cognoissance.
Le temps après m’a esté ordonné,
Et tel travail durant ce temps donné,
Que l’incrédule a par le temps peu veoir
Ce que l’amour ne luy a faict sçavoir.
Le temps, lequel avoit faict amour maistre
Dedans mon cueur, l’a montrée en fin estre
Tout tel qu’il est, parquoy, en le voyant,
Ne l’ay cogneu tel comme en le croyant.
Le temps m’a faict veoir sur quel fondement
Mon cueur vouloit aimer si fermement.
Ce fondement estoit vostre beaulté,
Soubz qui estoit couverte cruaulté.
Le temps m’a faict veoir beaulté estre rien,
Et cruaulté cause de tout mon bien,
Par qui je fus de la beaulté chassé,
Dont le regard j’avois tant pourchassé.
Ne voyant plus vostre beaulté tant belle,
J’ay mieulx senty vostre rigueur rebelle.
Je n’ay laissé vous obéyr pourtant,
Dont je me tiens très heureux et content:
Veu que le temps, cause de l’amitié,
A eu de moy par sa longueur pitié,
En me faisant ung si honneste tour,