Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/46

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


plusieurs choses à luy dire; mais, à fin que son affaire fust tenu plus secret, il ne vouloit plus parler à luy et à sa femme devant les gens, mais les pria de l'envoyer querir, quand ilz seroient retirez tous deux. Le gentil homme trouva son oppinion bonne, et ne falloit tous les soirs de se coucher de bonne heure et faire deshabiller sa femme.

Et, quant tous leurs gens estoient retirez, envoyoient querir le cappitaine, et devisoient là du voyage de Jerusalem, où souvent le bon homme en grande devotion s'endormoit. Le cappitaine, voyant ce gentil homme viel endormy dans un lict, et luy dans une chaize auprès elle qu'il trouvoit la plus belle et la plus honneste du monde, avoit le cueur si serré entre craincte de parler et desir, que souvent il perdoit la parolle. Mais, à fin qu'elle ne s'en apperceust, se mectoit à parler des sainctz lieux de Jerusalem, où estoient les signes de la grande amour que Jesus-Christ nous a portée. Et, ne parlant de ceste amour couvroit la sienne, regardant ceste dame avecq larmes et souspirs, dont elle ne s'apperceust jamais. Mais, voyant sa devote contenance, l'estimoit si sainct homme, qu'elle le pria de luy dire quelle vie il avoit menée, et comme il estoit venu à ceste amour de Dieu. Il luy declaira comme il estoit un pauvre gentil homme, qui, pour parvenir à richesse et honneur, avoit oblyé