Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/50

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Qu’avecques tant d’affection as prinse.
Je vivray doncq, et lors t’y meneray
Et en brief temps à toy retourneray.
La mort pour moy est bonne, à mon advis,
Mais seullement pour toy seulle je veiz.
Pour vivre doncq, il me fault alleger
Mon pauvre cueur, et du faiz soulager,
Qui est à luy et à moy importable,
De te monstrer mon amour veritable
Qui est si grande et si bonne et si forte,
Qu’il n’y en eut oncques de telle sorte.
Que diras-tu? O Parler trop hardy,
Que diras-tu? Je te laisse aller, dy?
Pourras-tu bien luy donner congnoissance
De mon amour? Las! tu n’as la puissance
D’en demonstrer la milliesme part:
Diras-tu point, au moins, que son regard
A retiré mon cueur de telle force,
Que mon corps n’est plus qu’une morte escorce,
Si par le sien je n’ay vie et vigueur?
Las! mon parler foible et plein de langueur,
Tu n’as povoir de bien au vray luy paindre
Comment son oeil peult un bon cueur contraindre?
Encores moins à louer sa parolle
Ta puissance est pauvre, debille et molle,
Si tu pouvois au moins luy dire ung mot,
Que, bien souvent, comme muet et sot,
Sa bonne grace et vertu me randoit,
Et, à mon oeil qui tant la regardoit,
Faisoit gecter par grande amour les larmes,
Et à ma bouche aussy changer ses termes;
Voire et en lieu dire que je l’aymois,
Je luy parlois des signes et des mois
Et de l’estoille Arcticque et Antarcticque.
O mon Parler! tu n’as pas la practicque