Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/71

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avecques une bien grosse fiebvre, le poulx fort esmeu, le visaige en feu et la sueur qui commençoit fort à luy prendre, de sorte qu'elle le pria s'en retourner incontinant; car, de paour d'inconvenient, n'avoit osé appeler ses femmes, dont elle estoit si mal, qu'elle avoit plus besoing de penser à la mort que à l'amour, et d'oyr parler de Dieu que de Cupido, estant marrye du hazard où il s'estoit mis pour elle, veu qu'elle n'avoit puissance en ce monde de luy rendre ce qu'elle esperoit faire en l'autre bientost. Dont il fust si estonné et marry, que son feu et sa joye s'estoient convertiz en glace et en tristesse, et s'en estoit incontinent departy. Et, au matin, au poinct du jour, avoit envoyé sçavoir de ses nouvelles, et que pour vray elle estoit très mal. Et, en racomptant ses douleurs, pleuroit si très fort, qu'il sembloit que l'ame s'en deust aller par ses larmes. Bonnivet, qui avoit autant envye de rire que l'autre de plorer, le consola le mieulx qu'il luy fut possible, luy disant que les amours de longue durée ont tousjours ung commencement difficille, et qu'amour luy faisoit ce retardement pour luy faire trouver la joissance meilleure; et, en ces propos, se departirent. La dame garda quelques jours le lict; et, en recouvrant sa santé, donna congé à son premier serviteur, le fondant sur la craincte qu'elle avoit