Page:Maupassant, Des vers, 1908.djvu/117

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Et dans l’effarement d’un délire suprême,
Du fond des jours finis devant eux accourus,
Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,
Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,
Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,
Et ses réveils à deux si doux, las et brisés,
Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,
Les senteurs des forêts aux sèves excitantes
Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers !…

Mais comme ils s’imprégnaient de tendresse, l’allée
S’ouvrit, laissant passer une brise affolée ;
Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois,
Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,
Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

Ils ont senti, brûlés de chaleurs d’épidermes,
Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,
Et se sont regardés comme pour s’embrasser !
Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages
Apparus à travers l’éloignement des âges
Et qui les emplissaient de ces désirs éteints,
L’une tout contre l’autre, étaient deux vieilles faces
Se souriant avec de hideuses grimaces !
Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints
D’une terreur rapide et formidable comme
L’angoisse de la mort !…
« Allons-nous-en ! » dit l’homme.
Mais ils ne purent pas se lever ; incrustés
Dans la rigidité du banc, épouvantés
D’être si loin, étant si vieux et si débiles.