Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/171

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UN DUEL.

suivi bientôt des deux Anglais que la curiosité poussait. L’Allemand s’assit en face du Français et, riant toujours :

— Fous n’afez pas foulu faire ma gommission.

M. Dubuis répondit :

— Non, monsieur.

Le train venait de repartir.

L’officier dit :

— Che fais gouper fotre moustache pour bourrer ma pipe.

Et il avança la main vers la figure de son voisin.

Les Anglais, toujours impassibles, regardaient de leurs yeux fixes.

Déjà, l’Allemand avait pris une pincée de poils et tirait dessus, quand M. Dubuis d’un revers de main lui releva le bras et, le saisissant au collet, le rejeta sur la banquette. Puis, fou de colère, les tempes gonflées, les yeux pleins de sang, l’étranglant toujours d’une main, il se mit avec l’autre, fermée, à lui taper furieusement des coups de poing par la figure. Le Prussien se débattait, tâchait de tirer son sabre, d’étreindre son adversaire couché sur lui. Mais M. Dubuis l’écrasait du poids énorme de son ventre, et tapait, tapait sans repos, sans prendre haleine, sans savoir où tombaient ses coups. Le sang coulait ; l’Allemand, étranglé, râlait, crachait ses dents, essayait, mais en vain, de rejeter ce gros homme exaspéré, qui l’assommait.

Les Anglais s’étaient levés et rapprochés pour mieux voir. Ils se tenaient debout, pleins de joie et de curiosité, prêts à parier pour ou contre chacun des combattants.

Et soudain M. Dubuis, épuisé par un pareil effort, se releva et se rassit sans dire un mot.

Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurait