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ŒUVRES POSTHUMES.

tant de sûreté, que le chef de musique du 190e de ligne avait dit de lui, un jour, au Café de l’Europe :

— Oh ! M. Saval, c’est un maître ; il est bien malheureux qu’il n’ait pas embrassé la carrière des arts.

Quand on citait son nom dans un salon, il se trouvait toujours quelqu’un pour déclarer :

— Ce n’est pas un amateur, c’est un artiste, un véritable artiste.

Et deux ou trois personnes répétaient, avec une conviction profonde :

— Oh ! oui, un véritable artiste ; en appuyant beaucoup sur « véritable ».

Chaque fois qu’une œuvre nouvelle était interprétée sur une grande scène de Paris, M. Saval faisait le voyage.

Or, l’an dernier, il voulut, selon sa coutume, aller entendre Henri VIII. Il prit donc l’express qui arrive à Paris à quatre heures et trente minutes, étant résolu à repartir par le train de minuit trente-cinq, pour ne point coucher à l’hôtel. Il avait endossé chez lui la tenue de soirée, habit noir et cravate blanche, qu’il dissimulait sous son pardessus au col relevé.

Dès qu’il eut mis le pied rue d’Amsterdam, il se sentit tout joyeux. Il se disait :

— Décidément l’air de Paris ne ressemble à aucun air. Il a un je ne sais quoi de montant, d’excitant, de grisant, qui vous donne une drôle d’envie de gambader et de faire bien autre chose encore. Dès que je débarque ici, il me semble, tout d’un coup, que je viens de boire une bouteille de Champagne. Quelle vie on pourrait mener dans cette ville, au milieu des artistes ! Heureux les élus, les grands hommes qui jouissent de la renommée dans une pareille ville ! Quelle existence est la leur !

Et il faisait des projets ; il aurait voulu connaître