Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/185

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UNE SOIRÉE.

Une femme dit :

— Laissez-le donc tranquille, ce garçon ; il va se fâcher à la fin. Il est payé pour nous servir et pas pour se faire moquer de lui.

Alors M. Saval s’aperçut que chaque invité apportait ses provisions. L’un tenait une bouteille et l’autre un pâté. Celui-ci un pain, celui-là un jambon.

Le grand garçon blond lui mit dans les bras un saucisson démesuré et commanda :

— Tiens, va dresser le buffet dans le coin, là-bas. Tu mettras les bouteilles à gauche et les provisions à droite.

Saval, perdant la tête, s’écria :

— Mais, messieurs, je suis un notaire !

Il y eut un instant de silence, puis un rire fou. Un monsieur soupçonneux demanda :

— Comment êtes-vous ici ?

Il s’expliqua, racontant son projet d’aller à l’Opéra, son départ de Vernon, son arrivée à Paris, toute sa soirée.

On s’était assis autour de lui pour l’écouter, on lui lançait des mots ; on l’appelait Schéhérazade.

Romantin ne revenait pas. D’autres invités arrivaient. On leur présentait M. Saval pour qu’il recommençât son histoire. Il refusait, on le forçait à raconter ; on l’attacha sur une des trois chaises, entre deux femmes qui lui versaient sans cesse à boire. Il buvait, il riait, il parlait, il chantait aussi. Il voulut danser avec sa chaise, il tomba.

À partir de ce moment, il oublia tout. Il lui sembla pourtant qu’on le déshabillait, qu’on le couchait, et qu’il avait mal au cœur.

Il faisait grand jour quand il s’éveilla, étendu, au fond d’un placard, dans un lit qu’il ne connaissait pas.