Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/189

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
177
LE VENGEUR.

— Hé ! Mathilde ?

— Voilà, mon ami.

— Viens me dire un mot.

Elle arrivait toujours souriante, sachant bien qu’on allait parler de Souris et flattant cette manie inoffensive de son nouvel époux.

— Dis donc, te rappelles-tu un jour où Souris a voulu me démontrer comme quoi les petits hommes sont toujours plus aimés que les grands.

Et il se lançait en des réflexions désagréables pour le défunt qui était petit, et discrètement avantageuses pour lui, Leuillet, qui était grand.

Et Mme Leuillet lui laissait entendre qu’il avait bien raison, bien raison ; et elle riait de tout son cœur, se moquant doucement de l’ancien époux pour le plus grand plaisir du nouveau qui finissait toujours par ajouter :

— C’est égal, ce Souris, quel godiche.


Ils étaient heureux, tout à fait heureux. Et Leuillet ne cessait de prouver à sa femme son amour inapaisé par toutes les manifestations d’usage.

Or, une nuit, comme ils ne parvenaient point à s’endormir, émus tous deux par un regain de jeunesse, Leuillet qui tenait sa femme étroitement serrée en ses bras et qui l’embrassait à pleines lèvres, lui demanda tout à coup :

— Dis donc, chérie.

— Hein ?

— Souris… c’est difficile ce que je vais te demander — Souris était-il bien… bien amoureux ?

Elle lui rendit un gros baiser, et murmura :

— Pas tant que toi, mon chat.

Il fut flatté dans son amour-propre d’homme et reprit :

— Il devait être… godiche… dis ?