Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/223

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


LETTRE

TROUVÉE SUR UN NOYÉ.


Vous me demandez, madame, si je me moque de vous ? Vous ne pouvez croire qu’un homme n’ait jamais été frappé par l’amour ? Eh bien, non, je n’ai jamais aimé, jamais !

D’où vient cela ? Je n’en sais rien. Jamais je ne me suis trouvé dans cette espèce d’ivresse du cœur qu’on nomme l’amour ! Jamais je n’ai vécu dans ce rêve, dans cette exaltation, dans cette folie où nous jette l’image d’une femme. Je n’ai jamais été poursuivi, hanté, enfiévré, emparadisé par l’attente ou la possession d’un être devenu tout à coup pour moi plus désirable que tous les bonheurs, plus beau que toutes les créatures, plus important que tous les univers ! Je n’ai jamais pleuré, je n’ai jamais souffert par aucune de vous. Je n’ai point passé les nuits, les yeux ouverts, en pensant à elle. Je ne connais pas les réveils qu’illuminent sa pensée et son souvenir. Je ne connais pas l’énervement affolant de l’espérance quand elle va venir, et la divine mélancolie du regret, quand elle s’est enfuie en laissant dans la chambre une odeur légère de violette et de chair.

Je n’ai jamais aimé.