Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/229

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LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ.

rieure, une Alliance, chaste, intime, absolue de nos êtres voisins qui s’appartenaient, sans se toucher ! Qu’était cela ? Le sais-je ? L’amour, peut-être ?

Le jour naissait peu à peu. Il était trois heures du matin. Lentement une grande clarté envahissait le ciel. Le canot heurta quelque chose. Je me dressai. Nous avions abordé un petit îlot.

Mais je demeurai ravi, en extase. En face de nous, toute l’étendue du firmament s’illuminait rouge, rose, violette, tachetée de nuages embrasés pareils à des fumées d’or. Le fleuve était de pourpre et trois maisons sur une côte semblaient brûler.

Je me penchai vers ma compagne. J’allais lui dire : « Regardez donc. » Mais je me tus, éperdu, et je ne vis plus qu’elle. Elle aussi était rose, d’un rose de chair sur qui aurait coulé un peu de la couleur du ciel. Ses cheveux étaient roses, ses yeux roses, ses dents roses, sa robe, ses dentelles, son sourire, tout était rose. Et je crus vraiment, tant je fus affolé, que j’avais l’aurore devant moi.

Elle se relevait tout doucement, me tendant ses lèvres ; et j’allais vers elles frémissant, délirant, sentant bien que j’allais baiser le ciel, baiser le bonheur, baiser le rêve devenu femme, baiser l’idéal descendu dans la chair humaine.

Elle me dit :

— Vous avez une chenille dans les cheveux !

C’était pour cela qu’elle souriait !

Il me sembla que je recevais un coup de massue sur la tête. Et je me sentis triste soudain comme si j’avais perdu tout espoir dans la vie.

C’est tout, madame. C’est puéril, niais, stupide. Mais je crois depuis ce jour que je n’aimerai jamais. Pourtant… qui sait ? »

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