Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/245

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LE TIC.

— C’est moi, père.

C’était ma fille.

Certes, je me crus fou ; et je m’en allais à reculons devant ce spectre qui entrait ; je m’en allais, faisant de la main, comme pour le chasser, ce geste que vous avez vu tout à l’heure ; ce geste qui ne m’a plus quitté.

L’apparition reprit :

— N’aie pas peur, papa ; je n’étais pas morte. On a voulu me voler mes bagues, et on m’a coupé un doigt ; le sang s’est mis à couler, et cela m’a ranimée.

Et je m’aperçus, en effet, qu’elle était couverte de sang.

Je tombai sur les genoux, étouffant, sanglotant, râlant.

Puis, quand |’eus ressaisi un peu ma pensée, tellement éperdu encore que je comprenais mal le bonheur terrible qui m’arrivait, je la fis monter dans ma chambre, je la fis asseoir dans mon fauteuil ; puis je sonnai Prosper à coups précipités pour qu’il rallumât le feu, qu’il préparât à boire et allât chercher des secours.

L’homme entra, regarda ma fille, ouvrit la bouche dans un spasme d’épouvante et d’horreur, puis tomba roide mort sur le dos.

C’était lui qui avait ouvert le caveau, qui avait mutilé, puis abandonné mon enfant : car il ne pouvait effacer les traces du vol. Il n’avait même pas pris soin de remettre le cercueil dans sa case, sûr d’ailleurs de n’être pas soupçonné par moi, dont il avait toute la confiance.

Vous voyez, monsieur, que nous sommes des gens bien malheureux. »

Il se tut.

La nuit était venue enveloppant le petit vallon soli-