Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/267

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LA QUESTION DU LATIN.

moyennant cinq francs l’heure, sur lesquels le pion touchait deux francs et le patron trois francs. J’avais alors dix-huit ans, et j’étais en philosophie.

Ces répétitions avaient lieu dans une petite chambre qui donnait sur la rue. Il advint que le père Piquedent, au lieu de me parler latin, comme il faisait à l’étude, me raconta ses chagrins en français. Sans parents, sans amis, le pauvre bonhomme me prit en affection et versa dans mon cœur sa misère.

Jamais, depuis dix ou quinze ans, il n’avait causé seul à seul avec quelqu’un.

— Je suis comme un chêne dans un désert, disait-il. Sicut quercus in solitudine.

Les autres pions le dégoûtaient ; il ne connaissait personne en ville, puisqu’il n’avait aucune liberté pour se faire des relations.

— Pas même les nuits, mon ami, et c’est le plus dur pour moi. Tout mon rêve serait d’avoir une chambre avec meubles, mes livres, de petites choses qui m’appartiendraient et auxquelles les autres ne pourraient pas toucher. Et je n’ai rien à moi, rien que ma culotte et ma redingote, rien, pas même mon matelas et mon oreiller ! Je n’ai pas quatre murs où m’enfermer, excepté quand je viens pour donner une leçon dans cette chambre. Comprenez-vous ça, vous ? un homme qui passe toute sa vie sans avoir jamais le droit, sans trouver jamais le temps de s’enfermer seul, n’importe où, pour penser, pour réfléchir, pour travailler, pour rêver ! Ah ! mon cher, une clef, la clef d’une porte qu’on peut fermer, voilà le bonheur, le voilà, le seul bonheur ?

Ici, pendant le jour, l’étude avec tous ces galopins qui remuent, et pendant la nuit le dortoir avec ces mêmes galopins, qui ronflent. Et je dors dans un lit public au bout des deux files de ces lits de polissons