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ŒUVRES POSTHUMES.

que je dois surveiller. Je ne peux jamais être seul, jamais ! Si je sors, je trouve la rue pleine de monde, et quand je suis fatigué de marcher, j’entre dans un café plein de tumeurs et de joueurs de billard. Je vous dis que c’est un bagne.

Je lui demandais :

— Pourquoi n’avez-vous pas fait autre chose, monsieur Piquedent ?

Il s’écriait :

— Et quoi, mon petit ami, quoi ? Je ne suis ni bottier, ni menuisier, ni chapelier, ni boulanger, ni coiffeur. Je ne sais que le latin, moi, et je n’ai pas de diplôme qui me permette de le vendre cher. Si j’étais docteur, je vendrais cent francs ce que je vends cent sous ; et je le fournirais sans doute de moins bonne qualité, car mon titre suffirait à soutenir ma réputation.

Parfois il me disait :

— Je n’ai de repos dans la vie que les heures passées avec vous. Ne craignez rien, vous n’y perdrez pas. À l’étude, je me rattraperai en vous faisant parler deux fois plus que les autres.

Un jour je m’enhardis, et je lui offris une cigarette. Il me contempla d’abord avec stupeur, puis il regarda la porte :

— Si on entrait, mon cher !

— Eh bien, fumons à la fenêtre, lui dis-je.

Et nous allâmes nous accouder à la fenêtre sur la rue, en cachant au fond de nos mains arrondies en coquilles les minces rouleaux de tabac.

En face de nous était une boutique de repasseuses : quatre femmes en caraco blanc promenaient sur le linge, étalé devant elles, le fer lourd et chaud qui dégageait une buée.

Tout à coup une autre, une cinquième portant au