Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/275

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LA QUESTION DU LATIN.

Il eut une révolte :

— Non, je ne peux pas être épicier… Je suis… je suis… je suis trop connu… Je ne sais que… que… que le latin… moi…

Mais elle lui enfonçait dans la bouche un verre plein de Champagne. Il but et se tut.

Nous remontâmes dans le bateau. La nuit était noire, très noire. Je vis bien, cependant, qu’ils se tenaient par la taille et qu’ils s’embrassèrent plusieurs fois.

Ce fut une catastrophe épouvantable. Notre escapade, découverte, fit chasser le père Piquedent. Et mon père, indigné, m’envoya finir ma philosophie dans la pension Ribaudet.

Je passai mon bachot six semaines plus tard. Puis j’allai à Paris faire mon droit ; et je ne revins dans ma ville natale qu’après deux ans.

Au détour de la rue du Serpent une boutique m’accrocha l’œil. On lisait : Produits coloniaux Piquedent. Puis dessous, afin de renseigner les plus ignorants : Épicerie.

Je m’écriai :

Quantum mutatus ab illo !

Il leva la tête, lâcha sa cliente et se précipita sur moi les mains tendues.

— Ah ! mon jeune ami, mon jeune ami, vous voici ! Quelle chance ! Quelle chance !

Une belle femme, très ronde, quitta brusquement le comptoir et se jeta sur mon cœur. J’eus de la peine à la reconnaître tant elle avait engraissé.

Je demandai :

— Alors ça va ?

Piquedent s’était remis à peser :

— Oh ! très bien, très bien, très bien. J’ai gagné trois mille francs nets, cette année !