Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/306

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ŒUVRES POSTHUMES.

— Oh ! je le sais bien. J’étais fait pour être prêtre, j’ai suivi ma voie.

La comtesse le regardait toujours :

— Voyons, monsieur le curé, dites-moi ça, dites-moi comment vous vous êtes décidé à renoncer à tout ce qui nous fait aimer la vie, nous autres, à tout ce qui nous console et nous soutient. Qui est-ce qui vous a poussé, déterminé à vous écarter du grand chemin naturel, du mariage et de la famille ? Vous n’êtes ni un exalté, ni un fanatique, ni un sombre, ni un triste. Est-ce un événement, un chagrin, qui vous a décidé à prononcer des vœux éternels ?

L’abbé Mauduit se leva et se rapprocha du feu, puis tendit aux flammes ses gros souliers de prêtre de campagne. Il semblait toujours hésiter à répondre.

C’était un grand vieillard à cheveux blancs qui desservait depuis vingt ans la commune de Saint-Antoine-du-Rocher. Les paysans disaient de lui : « En v’Ià un brave homme ! »

C’était un brave homme en effet, bienveillant, familier, doux, et surtout généreux. Comme saint Martin, il eût coupé en deux son manteau. Il riait volontiers et pleurait aussi pour peu de chose, comme une femme, ce qui lui nuisait même un peu dans l’esprit dur des campagnards.

La vieille comtesse de Saville, retirée en son château du Rocher, pour élever ses petits-enfants, après la mort successive de son fils et de sa belle-fille, aimait beaucoup son curé, et disait de lui : « C’est un cœur. »

Il venait tous les jeudis passer la soirée chez la châtelaine, et ils s’étaient liés, d’une bonne et franche amitié de vieillards. Ils s’entendaient presque sur tout à demi-mot, étant tous les deux bons de la simple bonté des gens simples et doux.