Page:Maupassant Bel-ami.djvu/250

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grammaire… dix pour les perfectionnements et la rhétorique… Je ne sais rien, moi, — na.

Elle s’écria, s’amusant beaucoup :

— T’es bête.

Il reprit :

— Puisque tu commences par me tutoyer, j’imiterai aussitôt cet exemple, et je te dirai, mon amour, que je t’adore de plus en plus, de seconde en seconde, et que je trouve Rouen bien loin !

Il parlait maintenant avec des intonations d’acteur, avec un jeu plaisant de figure qui divertissaient la jeune femme habituée aux manières et aux joyeusetés de la grande bohème des hommes de lettres.

Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment charmant, éprouvant l’envie qu’on a de croquer un fruit sur l’arbre, et l’hésitation du raisonnement qui conseille d’attendre le dîner pour le manger à son heure.

Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui l’assaillaient :

— Mon petit élève, croyez mon expérience, ma grande expérience. Les baisers en wagon ne valent rien. Ils tournent sur l’estomac.

Puis elle rougit davantage encore, en murmurant : — Il ne faut jamais couper son blé en herbe.

Il ricanait, excité par les sous-entendus qu’il sentait glisser dans cette jolie bouche ; et il fit le signe de la croix avec un marmottement des lèvres, comme s’il eût murmuré une prière, puis il déclara : — Je viens de me mettre sous la protection de saint Antoine, patron des Tentations. Maintenant, je suis de bronze.

La nuit venait doucement, enveloppant d’ombre transparente, comme d’un crêpe léger, la grande campagne qui s’étendait à droite. Le train longeait la Seine ; et les