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Essais de sociologie

parfaitement décrit et attesté. Mais même parmi les femmes, ce ne sont pas toutes celles qui entretiennent des relations de fait, filles, sœurs en descendance masculine, etc., ce sont des femmes déterminées par certaines relations de droit qui jouent ce rôle au plein sens du mot[1]. Nous savons que ce sont d’or­dinaire les mères[2] (ne pas oublier que nous sommes ici dans un pays de parenté par groupe), les sœurs[3], et surtout la veuve du défunt[4]. La plupart du temps ces pleurs, cris et chants accompagnent les macérations souvent fort cruelles que ces femmes ou l’une d’elles, ou quelques-unes d’entre elles s’infligent, et dont nous savons qu’elles sont infligées précisément pour entretenir la douleur et les cris.

Mais ce sont non seulement les femmes et certaines femmes qui crient et chantent ainsi, c’est une certaine quantité de cris dont elles ont à s’acquitter. Taplin nous dit qu’il y avait une « quantité conventionnelle de pleurs et cris », chez les Narrinyerri. Remarquons que cette conventionnalité et cette régularité n’excluent nullement la sincérité. Pas plus que dans nos propres usages funéraires. Tout ceci est à la fois social, obligatoire, et cependant violent et naturel ; recherche et expression de la douleur vont ensemble. Nous allons voir tout à l’heure pourquoi.

Auparavant une autre preuve de la nature sociale de ces cris et de ces sentiments peut être extraite de l’étude de leur nature et de leur contenu.

En premier lieu, si inarticulés que soient cris et hurlements, ils sont toujours, à quelque degré musicaux, rythmés le plus souvent, chantés à l’unisson par les femmes. Stéréotypie, rythme, unisson, toutes choses à la fois physiologiques et sociologiques. Cela peut rester fort primitif, un hurlement mélodique, rythmé

  1. Les listes de ces femmes ne sont données complètes que par les plus récents et les meilleurs des ethnographes : voir Spencer et Gillen, Native Tribes, p. 506, 507 ; Northern Tribes, p. 520 ; Tribes of Northern Territory, p. 255. (Mères, femmes d’une classe matrimoniale déterminée.) Strehlow, Aranda Stämme, IV, II, cf. p. 25 (Loritja).
  2. Ceci ressort des textes de la note précédente.
  3. Ex. Grey, Journals of Discovery, II, p. 316, les vieilles femmes chantent « notre frère cadet », etc. (W. Austr.).
  4. La veuve chante et pleure pendant des mois chez les Tharumba ; de même chez les Euahlayi ; chez les Bunuroug de la Yurra, la fameuse tribu de Melbourne, un « dirge » était chanté par la femme pendant les dix jours de deuil.