Page:Mercure de France, t. 33, n° 121, janvier-mars 1900.djvu/730

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jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes. Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là, me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que faisaient les Martiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit.


Lorsque j’eus quitté l’artilleur, je descendis la colline, et, suivant la grand-rue, je traversai le pont qui mène à Lambeth. La végétation tumultueuse de l’Herbe Rouge le rendait alors impraticable, mais les tiges blanchissaient déjà par endroits, symptômes de la maladie qui se propageait et devait si rapidement détruire cette plante envahissante.

Au coin de la rue qui va vers la gare de Putney Bridge, je trouvai un homme étendu à terre. Il était encore vivant, mais tout couvert de poussière noire, sale comme un ramoneur, et de plus ivre à ne pouvoir ni se tenir ni parler. Je ne pus tirer de lui que des injures et des menaces, et s’il n’avait pas eu une physionomie aussi brutale, je serais resté avec lui.

Au long de la route, à partir du pont, il y avait partout une couche de poussière noire qui, dans