Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/3

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croissance de l’Union Américaine, ou l’expansion japonaise, ou la conférence d’AIgésiras, ou les litiges russo-anglais, — aujourd’hui clos, — dans l’Asie Centrale. À l’inverse, à l’heure actuelle, ce ne sont plus uniquement des pays secondaires de faible peuplement, d’importance économique médiocre, qui sont en cause, mais des nations de premier ordre, — et avec ces nations, les groupements diplomatiques dont elles font partie. La crise d’Orient n’est plus balkanique : elle est rede­venue européenne.

Elle est redevenue européenne, le jour où l’Autriche-Hongrie et la Russie ont cessé de maintenir le pacte de Muerzteg, qui, pendant tant d’années, régla leurs relations dans la Péninsule. De 1897 à 1908, Vienne et Pétersbourg, bien qu’asso­ciées à des combinaisons de forces antagonistes, vécurent en paix. L’Autriche s’attachait surtout à stimuler son outillage, à se moderniser, à liquider ses conflits intérieurs. La Russie regarda d’abord vers l’Extrême-Orient, où elle croyait avoir trouvé le chemin de la puissance et de la mer libre, puis lors­ qu’elle se fut heurtée au Japon et qu’elle eut essuyé ses effroya­bles désastres de Moukden et de Ttousima, elle se replia sur elle-même. La révolution, d’ailleurs, accaparait toute l’atten­tion de ses dirigeants ; elle l’accapara si ostensiblement que l’Autriche-Hongrie, ayant terminé ses préparatifs, poussé ses voies ferrées, transformé son régime constitutionnel, songea à profiter de cet effacement diplomatique de l’Empire des Tsars. En réalité, comme nous allons succinctement l’indiquer, elle se trouvait entraînée par la force même des choses, par une sorte d’évolution mécanique, à déborder ses frontières et à repren­dre sa marche, — la marche du germanisme, — vers l’Orient Islamique.

D’aucuns, — ce sont ceux qui ne voient guère que les petites choses, — ont voulu ramener la crise actuelle à la rivalité de M. d’Æhrenthal et de M. Isvolski : ainsi l’antipathie ou la jalousie que professent l’un pour l’autre deux diplomates appelés fortuitement à gérer les affaires de leurs pays serait la cause suffisante des événements qui inquiètent trois cents millions d’hommes. Si M. d’Æhrenthal, l’Autrichien, avait été un admi­rateur de M. Isvolski, le Russe, si M. Isvolski se fût réjoui de voir à la Ball-Platz M. d’Æhrenthal ; si encore MM. de Nelidof, Witte ou Osten-Sacken eussent été à Pétersbourg au lieu de