Page:Michel-Ange - L’Œuvre littéraire, trad. d’Agen, 1911.djvu/72

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MICHEL-ANGE.

Combien d’autres lettres encore dans ces inépuisables archives des Buonarroti, jusqu’à celles où ce terrible maître de la ligne ose écrire, du Titien, que s’il dessinait comme il peint, il serait le plus grand peintre de son siècle ; et de Raphaël, que s’il a jamais su quelque chose, c’est de Michel-Ange qu’il l’a appris. Il est vrai, par contre, que Sebastiano del Piombo, rival de Raphaël au Vatican et à la Farnésine, est un autre Michel-Ange pour qui le véritable fait des dessins qui balanceront un moment les préférences de Léon X et d’Augustin Chigi : mais c’est, sous le froc, un si joyeux vivant qu’il parvient à faire rire jusqu’à Michel-Ange lui-même. C’est qu’il ne rit pas toujours, le maître, qui méprise à ce point la peinture et les peintres qu’ayant à noter dans son journal la date où il commencera la voûte de la Sixtine, il écrira : « Tel jour, moi, sculpteur, j’ai peint... » N’est-ce pas Luca Signorelli, peintre de Cortone, qu’il citera à comparaître par-devant le capitaine de justice de cette ville, pour s’en faire rendre les quelques deniers que, sur un compliment d’atelier, il a eu la faiblesse de lui prêter à Rome ?

Mais c’est aussi ce terrible teneur de comptabilité que la question d’argent trouvera toujours intraitable et qui, envoyant des fonds à son neveu, comme il n’avait cessé de le faire à toute sa famille, ajoute dans ses lettres la prière maintes fois répétée de chercher à Florence une fille pauvre et de réputation et de santé intactes, dont ce neveu devra faire sa femme. Il veut aussi qu’il y recherche quelque famille indigente et honnête à qui remettre tels et tels autres deniers, sans jamais dire d’où ils proviennent.

Telles sont ces lettres où l’âme de Michel-Ange que nous cherchions dans sa maison apparemment si vide, la remplit au contraire tout entière, avec l’atrocité d’un Caton antique et la tendresse d’un saint François. Là, elle ne sculpte plus ni ne peint, elle parle ; et c’est bien la voix d’outre-tombe capable de réveiller — hors de l’Italie qui n’a lu encore que pour elle ces archives des Buonarroti, en France qui les ignore pour ne les avoir pas encore traduites d’une langue étrangère — les plus lointains échos de ce vingtième siècle qui se croyait sans religion parce qu’il était sans dieux, et auquel, du fond du seizième siècle, Michel-Ange, se redressant soudain, va répondre que la plus grande religion et les plus beaux dieux naissent de l’art impérissable qui fait les hommes de marbre et les caractères de bronze.

L’humanité est la grande famille du génie. En adoptant tous les hommes à la fois et en leur léguant ses œuvres, à l’exclusion de sa propre famille ou par le ministère restreint de simples légataires qu’il prête aux siens, il subit l’impérieuse loi de la Divinité intelligente qui l’inspira ou de l’équitable Nature qui rétablit enfin, au profit de tous, l’économie de la Création prodigue envers un seul. Les Anciens en avaient trouvé l’image dans l’oiseau des déserts, qui pond et passe, laissant au soleil le soin de réchauffer le sable et d’y faire éclore l’œuf abandonné. Semblable aussi à l’aigle dont l’espace est l’empire illimité et la liberté l’imprescriptible apanage, il choisit, comme ce roi de l’air, le rocher du hasard où d’autres ailes peut-être abriteront la couvée qu’il y laisse en passant, poussé par les vents des abîmes vers d’autres sommets où l’appelle irrésistiblement son insatiable passion de la grandeur et du vertige.