Page:Michel Corday - Les Hauts Fourneaux, 1922.djvu/161

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par modestie ? Mais je sais bien qu’un tel sentiment est indigne de lui. Et puis, tant d’années ont passé… Son amertume a dû se changer en douceur. La seule consolation de vieillir, c’est de pouvoir aimer enfin les gens sans trouble et sans reproche, de tout son cœur apaisé.

Paron a voulu me conter comment s’était fixée en lui cette certitude que la presse fabriquait l’opinion, que la foule pensait d’après ses journaux.

— Au printemps dernier, j’attendais un train problématique, sur le quai d’une petite gare perdue. Près de moi, deux vieux paysans commentaient la guerre, avec un gros accent de terroir. Je n’écoutais pas. Mais l’un d’eux prononça, d’une voix rocailleuse : « Le plus grave problème de l’heure actuelle… » Je dressai l’oreille. Cette phrase d’éditorial ou de tribune n’était pas de lui. Peu après, l’autre déclara, de la même voix rugueuse : « Plutôt périr jusqu’au dernier que de subir l’hégémonie allemande ». Cette fois, je ne doutai plus : ils n’échangeaient que des phrases découpées dans leurs journaux. Et, cette remarque faite, je m’aperçus qu’elle s’appliquait à deux hommes quelconques qui dissertent de la guerre. Cent fois, j’en vérifiai la rigoureuse exactitude dans les cafés,