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CHARLOTTE CORDAY

suspects tous deux, ils ne pouvaient guère servir la demoiselle émigrée.

Elle ne rentra chez elle que pour éconduire Duperret, qui l’accompagnait, sortit sur-le-champ, et se fit indiquer le Palais-Royal. Dans ce jardin plein de soleil, égayé d’une foule riante, et parmi les jeux des enfants, elle chercha, trouva un coutelier, et acheta quarante sous un couteau, frais émoulu, à manche d’ébène, qu’elle cacha sous son fichu.

La voilà en possession de son arme ; comment s’en servira-t-elle ? Elle eût voulu donner une grande solennité à l’exécution du jugement qu’elle avait porté sur Marat. Sa première idée, celle qu’elle conçut à Caen, qu’elle couva, qu’elle apporta à Paris, eût été d’une mise en scène saisissante et dramatique. Elle voulait le frapper au Champ de Mars, par-devant le peuple, par-devant le ciel, à la solennité du 14 juillet, punir, au jour anniversaire de la défaite de la royauté, ce roi de l’anarchie. Elle eût accompli à la lettre, en vraie nièce de Corneille, les fameux vers de Cinna :

Demain, au Capitole, il fait un sacrifice…
Qu’il en soit la victime, et faisons en ces lieux
Justice au monde entier, à la face des dieux.

La fête étant ajournée, elle adoptait une autre idée, celle de punir Marat au lieu même de son crime, au lieu où, brisant la représentation nationale, il avait dicté le vote de la Convention, désigné ceux-ci pour la vie, ceux-là pour la mort. Elle l’aurait frappé au sommet de la Montagne. Mais Marat était malade ; il n’allait plus à l’Assemblée.

Il fallait donc aller chez lui, le chercher à son