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LES SOLDATS DE LA RÉVOLUTION

Triomphe. Sur ces nobles monuments, je vois le roi et l’empereur, je lis les noms des généraux ; cela m’instruit, cela me touche. Et pourtant ce n’est pas assez, j’aurais voulu connaître le grand peuple obscur, oublié, qui a donné sa vie dans ces longues guerres.

Que sais-je des armées de Louis XIV, de ses infortunés soldats, qui l’ont si patiemment servi pendant cinquante années ? Peu, très peu de chose. Villars dit, dans ses Mémoires, que souvent leur misère fut telle « qu’ils ne mangeaient que de deux jours l’un ». Il dit ailleurs : « Vous verriez, avec édification, nos soldats éviter avec le plus grand soin de marcher dans un champ de blé qui est devant notre camp. »

Ce champ de blé me reste au cœur, autant et plus que leurs victoires. Je n’entre jamais aux Invalides, que leurs vertus leur résignation leurs longues souffrances, ne se représentent à mon souvenir, et que je ne me sente pénétré d’un sentiment de religion.

Les armées de la République sont-elles beaucoup mieux connues que celles de Louis XIV ? On le croit, et l’on se trompe. Ces grandes légions fraternelles qui sortirent de terre en 92, qui, sans pain et sans souliers, presque sans habits en décembre, couraient vers le Nord, ces héros de la patience, soldats du Rhin, de Sambre-et-Meuse, qui ne connurent que le devoir, non la gloire ou le profit, sont-ils suffisamment représentés par quelques noms inscrits aux voûtes de l’Arc de Triomphe ? Grands noms, je ne les nierai pas, mais dont beaucoup nous rappellent des idées toutes contraires au dévouement désintéressé qui caractérisait les masses. Nombre de ces