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LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION

Vous reçûtes, ce jour-là, le breuvage d’immortalité. Ceux même d’entre vous que l’histoire n’a pas nommés, ils n’en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de la grande pensée commune, qu’ils portèrent par toute la terre…

Je ne crois pas qu’à aucune époque le cœur de l’homme ait été plus large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de partis aient été plus oubliées. Dans les villages surtout, il n’y a plus ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier ; les vivres sont en commun, les tables communes. Les divisions sociales, les discordes ont disparu ; les ennemis se réconcilient, les sectes opposées fraternisent : les croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques.

À Saint-Jean-du-Gard, près d’Alais, le curé et le pasteur s’embrassèrent à l’autel. Les catholiques menèrent les protestants à l’église ; le pasteur siégea à la première place du chœur. Mêmes honneurs rendus par les protestants au curé, qui, placé chez eux au lieu le plus honorable, écoute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu même de leur combat, à la porte des Cévennes, sur les tombes des aïeux qui se tuèrent les uns les autres, sur les bûchers encore tièdes… Dieu, accusé si longtemps, fut enfin justifié… Les cœurs débordèrent ; la prose n’y suffit pas, une éruption poétique put soulager seule un sentiment si profond ; le curé fit, entonna un hymne à la Liberté ; le maire répondit par des stances ; sa femme, mère de famille respectable, au moment où elle mena ses enfants à l’autel, répandit aussi son cœur dans quelques vers pathétiques.