Page:Mirbeau - L’Épidémie.djvu/36

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

aïeul — Joseph, donc, en qui je veux considérer plus qu’un homme… un principe social… nous aura donné, toujours, l’exemple, le haut et vivifiant exemple d’une vertu — ah ! bien française, celle-là — d’une vertu précieuse entre toutes, d’une vertu qui fait les hommes forts et les peuples libres… l’Économie !… Joseph aura été, parmi nous, le constant, le vivant symbole de l’Épargne… de cette petite épargne que nulle déception n’atteint, que nul malheur ne lasse… et qui, sans cesse trompée, volée, ruinée, ne continue pas moins d’entasser, pour les déprédations futures et au prix des plus inconcevables sacrifices, un argent… dont elle ne jouira jamais et qui jamais n’a servi, ne sert et ne servira qu’à édifier la fortune et assouvir les passions… des autres !… Abnégation merveilleuse, Messieurs !… Tire-lire idéale !… Ô bas de laine !…

TROISIÈME CONSEILLER, pleurant.

Quel malheur !… Quel malheur !… (Sanglots.)

LE MAIRE

Dans une époque troublée, comme la nôtre, ce sera l’honneur de Joseph d’être demeuré fidèle, perfas et nefas, comme dit le poète, à des traditions nationales et gogotiques où notre optimisme se réconforte, si j’ose m’exprimer ainsi ; car, ainsi que l’écrivit un grand philosophe dont je ne sais plus le nom, l’Épargne est la mère de toutes les vertus et la sauvegarde de tous les gouvernements dignes de ce nom !… Et, maintenant, Joseph, adieu !

LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ, d’une voix attendrie.

Je me le figure ainsi… avec quelle émotion !… Courtaud et rondelet, Joseph avait, entre des jambes grêles, un petit ventre, bien tendu sous le gilet… Sur le plastron de la