Page:Mirbeau - La Vache tachetée.djvu/102

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Sur la route


Deux petits ramoneurs. La nuit tombe sinistre et pâle, enveloppe les champs comme un suaire. Sur la route verglacée, personne, et dans le ciel uni, d’un bleu sombre, les corbeaux ont cessé de passer. À travers la plaine, sur le sol dur, dans le silence, retentit le roulement d’une charrette qui se hâte, qu’on ne voit pas et qui va s’éloignant. Les petits ramoneurs tendent l’oreille au bruit et gémissent. Il semble que les pierres craquent sous l’étreinte du gel, et le vent qui souffle, par rafales brusques et coupantes, est plein de morsures. Dans les arbres lamés de givre, la lune qui monte multiplie de blancs regards féroces et clignotants… Depuis quatre jours, les petits ramoneurs sont tout seuls. Leur maître est mort, un soir, endormi par l’ivresse, au bord d’un fossé. On les a recueillis dans un bourg, on les a mis dans un dépôt de mendicité ; une grande salle froide et nue, où sur une botte de paille étalée des miséreux se lamentaient, des femmes, des tout petits, de grands garçons pâles, des vieillards… Ils sont restés là deux jours, et puis on leur a dit de s’en aller, parce qu’il y avait trop de pauvres, et que la salle était trop petite. Alors, ils sont partis. Ils ont erré, ils ont marché devant