Page:Mirbeau - La Vache tachetée.djvu/175

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Paysage d’hiver


L’autre jour, j’étais invité à une partie de chasse. Je ne suis pas chasseur, je suis même ce qu’on pourrait appeler un antichasseur. Mais je résolus, néanmoins, d’accepter cette invitation et de m’y rendre avec ma canne.

Le départ de Paris avait lieu, le matin, de très bonne heure, à la gare Saint-Lazare. Ce fut un spectacle curieux. Avant de pénétrer dans la salle d’attente, il fallut enjamber des corps couchés, de pauvres corps d’émigrants italiens qui dormaient roulés dans des guenilles, en attendant le train de l’exil. Faces terreuses, ossatures décharnées des êtres de faim et de misère, lamentable gibier traqué, chassé par des cynégètes de chair humaine qui finiront par détruire sur le sol sicilien jusqu’au souvenir de l’homme appelé, dans ce pays, à devenir une curiosité scientifique, un ornement de muséum, comme le mammouth et l’ichtyosaure.