Page:Mirbeau - Paternité, paru dans l’Écho de Paris, 1 septembre 1891.djvu/3

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

Le peintre (Il rectifie à grands coups de brosse)

Elle est bonne, celle-là !… Tu vas m’apprendre à dessiner maintenant, toi !… Tiens, il faut que j’en rajoute la moitié plus — tu sais, avec des tétons comme ça, tu pourrais donner à téter à tout un régiment… (Le modèle soupire)… Qu’est-ce que tu as ?

Le modèle

Je n’ai rien…

Le peintre

Pourquoi soupires-tu ?

Le modèle

J’sais pas…

Le peintre

C’est par vacherie, alors ?… Allons, repose-toi… Veux-tu une cigarette ?

Le modèle

Non, merci !… (La femme s’accroupit, jette un méchant châle sur ses épaules, appuie ses coudes sur ses genoux, soutient sa tête dans ses deux mains réunies).

Le peintre

Ne bouge pas… Tu es admirable, comme ça !… Une Niobé épatante !… Non, ce que c’est chouette !… Ce que c’est dans le caractère !… Attends que j’indique le mouvement, pour le retrouver, plus tard… (Il donne quelques coups de crayon. Un silence)… Là, ça y est !… Tu peux bouger… (Le modèle reste immobile)… Alors, tu ne veux pas une cigarette ?

Le modèle

Non merci !… pas maintenant !…

Le peintre (bourrant sa pipe)

Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi restes-tu comme une momie ?… Pourquoi ne te reposes-tu pas ?…

Le modèle

Si, je me repose.

Le peintre

Qu’est-ce que tu as ?