Page:Mirbeau - Sébastien Roch, 1890.djvu/24

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— Ah ! je t’envie !… Tu es bien petit pourtant, et tu ne sais rien… Eh bien, je t’envie tout de même… Où ne serais-je pas arrivé, moi ?… moi ?… si j’avais eu un père comme le tien !… Tu en es, toi, maintenant, de cette aristocratie… Tu peux arriver, à tout, à tout !… Et moi !… moi !… quel avenir gâché ! quel…

À ce moment, la porte de la boutique s’ouvrit : un client entra.

— Voilà ! voilà ! fit M. Roch qui, prestement, redescendit de son escabeau, en même temps que des hauteurs idéales où sa noble imagination promenait de très vagues, de très immenses rêves de gloire à jamais perdue !

Malgré ces hautes leçons et ces brillantes promesses, Sébastien ne se sentit ni fier, ni heureux. Il était abasourdi. Des successifs discours de son père, de cet amas de phrases incohérentes et discordes, il ne retenait qu’une chose positive : il lui fallait quitter le pays, partir pour un inconnu que ni les Jésuites, ni les fils de princes, ni les immémoriales redingotes dont la mère Cébron allait l’affubler, ne parvenaient à rendre attrayant, ni même explicable. Au contraire, sa naturelle méfiance de petite bête sauvage, le peuplait de mille dangers, de mille devoirs confus, trop lourds pour lui. Jusqu’ici, il avait poussé librement dans le soleil, la pluie, le vent, la neige, en pleine activité physique, sans penser à rien, sans concevoir un autre pays que le sien, une autre maison que la sienne, un autre air que celui qu’il respirait. Jamais il ne s’était bien familiarisé avec l’idée du collège, ou plutôt, jamais il n’y avait songé sérieusement. Entre l’école et le collège, il