Page:Mirbeau - Sébastien Roch, 1890.djvu/26

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et en rond « les ressemblances » de tous les rois de France, avec leur généalogie, la date de leur avènement et de leur mort, occupait le centre de la pièce. « On s’instruit en mangeant », disait M. Roch qui, la bouche pleine, souvent jetait, dans le froid silence des repas, les retentissants noms de Clotaire, de Clovis, de Pharamond, aussitôt suivis d’un geste qui les ponctuait de points d’exclamation. Çà et là, des chaises de paille ; un dressoir de noyer, garni de vaisselle ébréchée, faisait face à une vieille armoire normande. Chaque chose, maintenant, renvoyait à Sébastien l’image de son père, avilie par un ridicule ; il ne se mêlait plus à tout cela que des révélations de scènes grotesques et diminuantes. Le long des murs tapissés de papier vert, en maint endroit pourri par l’humidité, s’étalaient des portraits au daguerréotype de M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, en des attitudes diverses, toutes plus oratoires et augustes les unes que les autres. Sébastien le revoyait s’arrêter complaisamment devant chacun d’eux, les comparer, reprendre les poses et soupirer, en haussant les épaules : « On dit que je ressemble à Louis-Philippe !… Il a eu plus de chance que moi, voilà tout ! » Il le revoyait allumer, chaque soir, avec les mêmes précautions méthodiques et les mêmes soins de maniaque, la suspension de zinc dédoré qu’un client lui avait laissée pour compte, jadis : aventure dont il gardait une inoubliable rancune, que, depuis dix ans, il narrait toujours, de la même façon indignée, répétant : « Oser prétendre que c’était de la camelote ! Comme si cela était croyable qu’un Roch pût vendre de la camelote !… De la camelote !…