Page:Mirbeau - Sébastien Roch, 1890.djvu/9

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petit chien les suivait qui, derrière eux, trottinait en boitant et tirait la langue. M. Roch répéta :

— Quand on a les Jésuites dans sa manche, on est sûr de faire son chemin !

Sur quoi, le curé appuya de son enthousiasme :

— Et quel chemin !… Car ce qu’ils ont le bras long, ces messieurs !… On ne peut pas… non, on ne peut pas s’en faire une idée.

Et sur un ton de confidence, il murmura d’une voix qui tremblait de respect et d’admiration :

— Et puis, vous savez… On dit qu’ils mènent le pape… Tout simplement !

Sébastien, en faveur de qui s’agitaient ces projets merveilleux, était un bel enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de soleil, de grand air, et des yeux très francs, très doux, dont les prunelles n’avaient jusqu’ici reflété que du bonheur. Il avait la viridité fringante, la grâce élastique des jeunes arbustes qui ont poussé, pleins de sève, dans les terres fertiles ; il avait aussi la candeur introublée de leur végétale vie. À l’école où il allait, depuis cinq ans, il n’avait rien appris, sinon à courir, à jouer, à se faire des muscles et du sang. Ses devoirs bâclés, ses leçons vite retenues, plus vite oubliées, n’étaient qu’un travail mécanique, presque corporel, sans plus d’importance mentale que le saut du mouton ; ils n’avaient développé, en lui, aucune impulsion cérébrale, déterminé aucun phénomène de spiritualité. Il aimait à se rouler dans l’herbe, grimper aux arbres, guetter le poisson au bord de la rivière, et il ne demandait à la nature que d’être un perpétuel champ de récréation. Son père, absorbé tout le jour par les multiples détails d’un com-