Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/160

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Ni moy auſſi, ſi elle ne m’en eût fait.

XVIII.

J’étais près d’encourir pour jamais quelque blame.
De colère échauffé mon courage brûlait,
Ma folle voix au gré de ma fureur branlait,
Je dépitais les dieux, & encore ma dame.
Lorſqu’elle de loin jette un brevet dans ma flamme
Je le ſentis ſoudain comme il me rhabillait,
Qu’auſſitoſt devant luy ma fureur s’en allait,
Qu’il me rendait, vainqueur, en ſa place mon ame.
Entre vous, qui de moi, ces merveilles oyez,
Que me dites-vous d’elle ? & je vous prie voyez,
S’ainſi comme je fais, adorer je la dois ?
Quels miracles en moi, penſez-vous qu’elle faſſe
De ſon œil tout puiſſant, ou d’un rai de ſa face.
Puiſqu’en moy firent tant les traces de ſes doigts.

XIX.

Je tremblais devant elle, & attendais, tranſi,
Pour venger mon forfoit quelque juſte ſentence,
À moi-meſme con(ſci)ent du poids de mon offenſe,
Lorſqu’elle me dit, va, je te prends à merci.
Que mon los déſormais partout ſoyt éclairci :
Employe là tes ans : & ſans plus mes-huy penſe
D’enrichir de mon nom par tes vers noſtre France,
Couvre de vers ta faute, & paye-moi ainſi.
Sus donc ma plume, il faut, pour jouir de ma peine
Courir par ſa grandeur, d’une plus large vene.
Mais regarde à ſon œil, qu’il ne nous abandonne.
Sans ſes yeux, nos eſprits ſe mourraient languiſſants.
Ils nous donnent le cœur, ils nous donnent le ſens.
Pour ſe payer de moi, il faut qu’elle me donne.