Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/181

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qui regarde encores, en rendant l’ame, son ennemy d’une veue ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune ; il est tué, non pas vaincu. Les plus vaillans sont par fois les plus infortunez. Aussi y a il des pertes triomphantes à l’envi des victoires. Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le soleil aye onques veu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, oserent onques opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la desconfiture du Roy Leonidas et des siens, au pas des Thermopyles. Qui courut jamais d’une plus glorieuse envie et plus ambitieuse au gain d’un combat, que le capitaine Ischolas à la perte ? Qui plus ingenieusement et curieusement s’est assuré de son salut, que luy de sa ruine ? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponese contre les Arcadiens. Pour quoy faire, se trouvant du tout incapable, veu la nature du lieu et inegalité des forces, et se resolvant que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de necessité à y demeurer ; d’autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité et du nom lacedemonien, de faillir à sa charge : il print entre ces deux extremitez un moyen parti, de telle sorte. Les plus jeunes et dispos de sa troupe, il les conserva à la tuition et service de leur païs, et les y renvoya ; et aveq ceux desquels le defaut estoit moindre, il delibera de soutenir ce pas, et, par leur mort, en faire achetter aux ennemis l’entrée la plus chere qu’il lui seroit possible : comme il advint. Car, estant tantost environné de toutes parts par les Arcadiens, apres en avoir faict une grande boucherie, luy et les siens furent tous mis au fil de l’espée. Est-il quelque trophée assigné pour les vaincueurs, qui ne soit mieux deu à ces vaincus ? Le vray vaincre a pour son roolle l’estour, non pas le salut ; et consiste l’honneur de la vertu à combattre, non à battre. Pour revenir à nostre histoire, il s’en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu’on leur fait, qu’au rebours, pendant ces deux ou trois mois qu’on les garde, ils portent une contenance gaye ; ils pressent leurs maistres de se haster de les mettre en cette espreuve ; ils les deffient, les injurient, leur reprochent leur lacheté et le nombre des batailles perdues contre les leurs. J’ay une chanson faicte par un prisonnier, où il y a ce traict : qu’ils viennent hardiment trétous et s’assemblent pour disner de luy : car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeux, qui ont servy d’aliment et de nourriture à son corps. Ces muscles, dit-il, cette cher et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes ; vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s’y tient encore : savourez les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair. Invention qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier crachant au visage de ceux qui le tuent et leur faisant la moue. De vray, ils ne cessent jusques au dernier souspir de les braver et deffier de parole et de contenance. Sans mentir, au pris de nous, voilà des hommes bien sauvages ; car, ou il faut qu’ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons : il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d’autant plus grand nombre qu’ils sont en meilleure reputation de vaillance : c’est une beauté remerquable en leurs mariages, que la mesme jalousie que nos femmes ont pour nous empescher de l’amitié et bien-veuillance d’autres femmes, les