Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/208

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gloire, c’est bien loing de mon compte. La plus contraire humeur à la retraicte, c’est l’ambition. La gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger en mesme giste. A ce que je voy, ceux-cy n’ont que les bras et les jambes hors de la presse ; leur ame, leur intention y demeure engagée plus que jamais :

Tun’, vetule, auriculis alienis colligis escas ?

Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour, d’un plus fort mouvement, faire une plus vive faucée dans la trouppe. Vous plaist-il voir comme ils tirent court ? d’un grain ? Mettons au contrepois l’advis de deux philosophes, et de deux sectes tres differentes, escrivans, l’un à Idomeneus, l’autre à Lucilius, leurs amis, pour, du maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude. Vous avez (disent-ils) vescu nageant et flotant jusques à present, venez vous en mourir au port. Vous avez donné le reste de vostre vie à la lumiere, donnez cecy à l’ombre. Il est impossible de quitter les occupations, si vous n’en quittez le fruit : à cette cause, défaites vous de tout soing de nom et de gloire. Il est dangier que la lueur de vos actions passées ne vous esclaire que trop, et vous suive jusques dans vostre taniere. Quitez avecq les autres voluptez celle qui vient de l’approbation d’autruy ; et, quant à vostre science et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous en valez mieux vous mesme. Souvienne vous de celuy à qui, comme on demandast à quoy faire il se pénoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guiere de gens : J’en ay assez de peu, respondit-il, j’en ay assez d’un, j’en ay assez de pas un. Il disoit vray : vous et un compagnon estes assez suffisant theatre l’un à l’autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit un, et un vous soit tout le peuple. C’est une lasche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiveté et de sa cachette. Il faut faire comme les animaux qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce n’est plus ce qu’il vous faut