Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/217

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par ses propres qualitez. Nous louons un cheval de ce qu’il est vigoureux et adroit,

volucrem
Sic laudamus equum, facili cui plurima palma
Fervet, et exultat rauco victoria circo,

non de son harnois ; un levrier de sa vitesse, non de son colier : un oyseau de son aile, non de ses longes et sonettes. Pourquoy de mesmes n’estimons nous un homme par ce qui est sien ? Il a un grand train, un beau palais, tant de credit, tant de rente : tout cela est autour de luy, non en luy. Vous n’achetez pas un chat en poche. Si vous marchandez un cheval, vous lui ostez ses bardes, vous le voyez nud et à descouvert ; ou, s’il est couvert, comme on les presentoit anciennement aux Princes à vandre, c’est par les parties moins necessaires, afin que vous ne vous amusez pas à la beauté de son poil ou largeur de sa croupe, et que vous vous arrestez principalement à considerer les jambes, les yeux et le pied, qui sont les membres les plus utiles,

Regibus hic mos est : ubi equos mercantur, opertos
Inspiciunt, ne, si facies, ut saepe, decora
Molli fulta pede est, emptorem inducat hiantem,
Quod pulchrae clunes, breve quod caput, ardua cervix.

Pourquoy, estimant un homme, l’estimez vous tout enveloppé et empacqueté ? Il ne nous faict montre que des parties qui ne sont aucunement siennes, et nous cache celles par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. C’est le pris de l’espée que vous cherchez, non de la guaine : vous n’en donnerez à l’adventure pas un quatrain, si vous l’avez despouillé. Il le faut juger par luy mesme, non par ses atours. Et, comme dit tres-plaisamment un ancien : Sçavez vous pourquoy vous l’estimez grand ? Vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n’est pas de la statue. Mesurez le sans ses